Dimanche 16 mars 2003 - Deuxième dimanche de Carême

C’est clair qu’on n’y comprend rien

Genèse 22,1...18 - Romains 8,31-34 - Marc 9,2-10
dimanche 16 mars 2003.
 

C’est clair qu’on n’y comprend rien.

Vous avez remarqué ce nouveau tic de langage qui consiste à dire "c’est clair" à tout bout de phrase ? Sans doute parce que le monde est de plus en plus compliqué, avec une masse d’informations qui nous submerge sans arrêt, tant et si bien qu’on finit par tout savoir sur rien.

Et ce goût de la transparence qui montre l’intérieur, le mécanisme ou le moteur : à quoi bon ? On voit tout distinctement, mais on n’y connaît rien, évidemment. C’est décourageant. Alors on préfère tirer le voile et revenir à la boîte noire : vous ignorez tout de ce qu’il y a dedans et vous ne savez pas comment ça marche, mais vous savez ce que cela fait, pour vous. Au fait, en êtes-vous sûrs ?

Par exemple, le sacrifice d’Abraham, c’est très clairement dit dans le texte : Dieu met Abraham à l’épreuve, il lui demande son fils bien-aimé en sacrifice, Abraham obéit, il lève le couteau, et Dieu l’arrête : "C’est bon, je sais maintenant que tu me crains, tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique, c’est pourquoi je te bénirai abondamment." C’est très clair, et c’est incompréhensible.

Du coup, on multiplie les opérations interprétatives : ce n’était pas ce que Dieu voulait, il ne l’a pas vraiment demandé, Abraham le savait bien, bref on efface tout et il ne reste rien du texte. Il n’y a plus ni épreuve, ni sacrifice, ni obéissance. À la place on déclare que Dieu est gentil, c’est bien connu, et voilà. En somme, la boîte noire sempiternelle.

Même en fait de boîte noire à propos de Dieu, la Bible est plus subtile. Au Proche-Orient, dans ce pays brûlé de soleil, un gros nuage signifie d’abord l’ombre, et ensuite peut-être la pluie, avec ce qu’elle entraîne de fertilité pour la terre nourricière : beaucoup de bienfaits, en somme. Que ce nuage soit sombre et zébré d’éclairs, qu’il donne à entendre la voix terrifiante du tonnerre, ce ne sont que raisons de plus d’y voir un signe de la divinité et le symbole de sa présence, car Dieu est terrible. Nous avons maintenant tous les éléments pour comprendre le récit évangélique de la transfiguration. Il s’agit, en quelque sorte, d’un vidéo-clip : la mise en images de ce que saint Paul énonce dans la deuxième lecture, à savoir le résumé du mystère du Christ Jésus.

Jésus est le Verbe incarné, le Fils de Dieu fait homme, voilà pourquoi il peut laisser transparaître aux yeux d’un petit nombre d’élus la lumière éternelle de sa divinité en son "vêtement", c’est-à-dire en son humanité. Moïse et Élie, la Loi et les prophètes, s’entretiennent de Jésus, car il est le Messie d’Israël, celui qu’annonçaient toutes les Écritures. Pierre qui n’y comprend rien, qui veut enfermer dans des tabernacles la présence divine portée par ces hommes de Dieu, représente l’incompréhension des siens en général, le peuple de l’Alliance mené par ses chefs et les païens avec eux, qui va mener Jésus à la croix. La nuée qui l’enveloppe sur cette "haute montagne" signifie le sacrifice suprême et terrible, selon la volonté du Père, le sacrifice du Fils unique et bien-aimé qui donne librement sa vie pour sauver les pécheurs. Ce sacrifice est agréé, et donc bienfaisant. Il est, en effet, la source de toute grâce, depuis le temps de la Genèse et jusqu’à la venue du Fils de l’homme dans sa gloire. Et cette grâce est pour ceux qui l’écoutent et qui lui obéissent, c’est-à-dire qui s’appliquent à entendre sa parole dans la foi en conformant leur vie à ses commandements. C’est clair, non ? Et, bien sûr, on n’y comprend rien.

C’est clair que si l’on n’entre pas dans le mystère de Jésus Christ de l’intérieur, en lui livrant sa personne, on n’y comprend rien. Mais celui qui croit en lui aura la lumière de la vie.


20030316