Dimanche 16 mars 2014 - Deuxième dimanche de Carême Année A

La joie et le plaisir de comprendre tout d’un seul coup

Genèse 12,1-4a - Psaume 32,4-5.18-20.22 - 2 Timothée 1,8b-10 - Matthieu 17,1-9
dimanche 16 mars 2014.
 

La joie et le plaisir de comprendre tout d’un seul coup sont d’autant plus grands qu’on a cherché longtemps la cohérence d’une masse foisonnante de données parfois obscures ou contradictoires. Ainsi le soleil perce soudain l’énorme tumulte des nuages qui roulait des sommets jusqu’au fond de la vallée et révèle le paysage en pleine clarté pour l’émerveillement du montagnard.

L’évangile d’aujourd’hui nous propose une telle expérience, à nous qui l’entendons maintenant. La « haute montagne » dont il est question est d’abord ce sommet de l’Écriture d’où la Révélation dans son ensemble nous apparaît avec clarté, bien que toutes les obscurités n’en soient pas dissipées pour autant. C’est une « nuée lumineuse » qui nous enveloppe quand nous déchiffrons les lieux scripturaires auxquels il se réfère.

D’abord, le récit évoque nettement le don de la Loi à Moïse sur la montagne du Sinaï, à l’Horeb, au livre de l’Exode, chapitres 24 et 34 : la théophanie, la mention « après six jours », le visage brillant et les trois compagnons. Surtout, il faut citer le passage de Deutéronome 18 où Moïse rappelle ce que le peuple a dit au mont Horeb : « Je ne veux plus entendre la voix du Seigneur mon Dieu, je ne veux plus voir cette grande flamme, je ne veux pas mourir » ; et la réponse du Seigneur : « Ils ont bien fait de dire cela. Je ferai se lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles et il dira tout ce que je lui prescrirai. »

Ainsi, Jésus est bien ce prophète promis, qui s’est levé du milieu de ses frères, et qu’il faut écouter comme Dieu lui-même. Plus encore, il est le Verbe dont la divinité éternelle transparaît sous le voile de la chair quand il brille « comme la lumière », elle qui fut la première créée, en hommage à celui qui est « Lumière née de la Lumière ». La croix elle-même est supposée par la résurrection annoncée, et la prédication apostolique par la consigne de garder le silence jusqu’à ce que le Fils de l’homme se lève d’entre les morts.

Nous pourrions nous étendre encore beaucoup pour montrer comment ce petit passage évangélique constitue une synthèse fulgurante de la Révélation, un point de vue unique d’où toute l’Écriture, Ancien et Nouveau Testament, apparaît centrée sur Jésus pour lui rendre un parfait témoignage. Mais une question se fait jour alors : serait-ce seulement une création littéraire et non un événement historique qui se serait produit pour les trois Apôtres choisis ?

Là encore notre évangile est exemplaire pour toute l’Écriture. S’il ne s’agit pas d’une histoire réelle notre foi est vaine. Mais le récit, triple d’ailleurs puisqu’il est rapporté différemment par Matthieu, Marc et Luc, ne nous permet pas de reconstituer l’événement qui demeure caché sous la lettre du texte qui en témoigne. Il faut nous contenter de comprendre que les trois Apôtres ont vraiment vécu la « Transfiguration » et qu’ils ont gardé fidèlement en mémoire cet événement qui débordait largement leur compréhension. Cette expérience les a aidés à accueillir avec foi les apparitions du Ressuscité, et ce souvenir est resté vivant dans l’Église jusqu’à ce qu’il produise, des dizaines d’années plus tard, le fruit mûr du texte évangélique que nous entendons encore aujourd’hui avec ferveur.

De cela nous pouvons tirer une leçon de plus. La Parole doit imprégner notre vie de sorte qu’en la mettant en pratique nous la vivions de plus en plus intimement. Dieu nous parle aussi par ce qui nous arrive et nous devons garder précieusement la mémoire des événements que nous ne comprenons pas, les épreuves en particulier, jusqu’à ce qu’à force de patience et de fidélité ils germent en ce monde ou dans l’autre et donnent leurs fruits de grâce.

En effet, le lieu élevé d’où toute l’œuvre de Dieu apparaît dans sa clarté et sa cohérence est la croix du Christ. Elle est ce lieu obscur d’où vient toute lumière, cette nuée lumineuse et terrifiante qui demeure la seule source du salut jusqu’au jour de la Parousie, de la venue définitive du Christ en gloire dont la Transfiguration est aussi la prophétie, c’est pourquoi Pierre dit son bonheur de vivre ce moment et son désir qu’il dure. Mais il fallait encore que le Christ traverse la Passion pour entrer dans sa gloire. Et nous aussi, avec toute la création, nous traversons les douleurs d’un enfantement qui ne sera accompli qu’à la fin du monde, par la venue du Seigneur.

Seulement ce jour-là, en le voyant tel qu’il est, nous connaitrons les délices et la joie éternelle de Dieu.