Jeudi saint 17 avril 2014 - La Cène du Seigneur

Il n’a pas d’amour-propre

Exode 12,1-8.11-14 - Psaume 115,12-13.15-18 - 1 Corinthiens 11,23-26 - Jean 13,1-15
jeudi 17 avril 2014.
 

L’ambiguïté de cette affirmation vient des deux sens du mot. Si « amour-propre » signifie avoir le sens de sa propre dignité, en manquer ne serait pas honorable. Mais s’il s’agit de l’attachement exclusif à soi-même, alors ne pas en avoir est un trait distinctif de la sainteté.

De même, l’abaissement du Christ dont il est question ce soir et dans lequel nous contemplons l’éclat sublime du pur amour divin peut apparaître comme un avilissement insupportable, ce dont témoigne la réaction de Pierre. Pour nous, ce geste du lavement des pieds n’est plus si choquant - c’est une question de contexte culturel - mais il faut comprendre qu’il préfigure la passion qui le suit jusqu’à la mort sur la croix. Or, nous aurions tort d’oublier à quel point l’arrestation de Jésus, les accusations portées contre lui, les coups, les insultes et les supplices ont pu sembler une humiliation insupportable à ses disciples. Il a fallu attendre plus de deux siècles pour que les chrétiens puissent représenter le Christ en croix.

Sans le Jeudi saint, sans la Cène du Seigneur où s’institue l’Eucharistie, la Passion du Vendredi saint ne serait qu’une horreur sans nom. Mais ici nous est donné le témoignage « qu’au moment de passer de ce monde à son Père Jésus aima les siens jusqu’au bout ». Et, avec le témoignage de ce fait, le moyen de le rendre actuel jusqu’à la fin des temps, jusqu’à son retour dans la gloire.

Non seulement Jésus ne manque pas du sens de sa propre dignité, mais il honore pleinement son rang de Fils de Dieu en accomplissant la volonté d’amour et de salut du Père pour tous ses enfants de la terre : « Vous m’appelez maître et Seigneur - et vous faites bien, car je le suis - et pourtant, je suis au milieu de vous comme celui qui sert. » Bien plus, il manifeste ainsi sa nature de Fils de Dieu et nous offre d’avoir part à sa sainteté. Puisque, comme Fils, Jésus reçoit tout du Père, il ne s’enorgueillit de rien. Puisque c’est par lui que le Père veut répandre ses dons sur tous les humains, il n’envie personne. Il va jusqu’à dire : « Celui qui croit en moi fera les même œuvres que moi ; il en accomplira même de plus grandes. » Telle est l’absence d’amour-propre dans le Fils qui constitue sa propre sainteté et la paix qu’il nous offre : l’extinction de l’attachement exclusif à soi-même et, du coup, de l’orgueil, de l’envie de la rivalité et de la jalousie qui minent tant nos rapports entre nous.

Alors nous pouvons à sa suite accomplir des actes héroïques comme s’ils ne l’étaient pas et resplendir aux yeux des hommes d’un amour plus grand que le monde sans en concevoir le moindre orgueil. D’autant que cela nous arrive dans le cours de notre vie encore marquée par le péché, où le Seigneur nous partage sa grandeur au sein de notre faiblesse. Ainsi allons-nous cahin-caha, avec des hauts et des bas, allant jusqu’aux trahisons et reniements, comme Pierre et Judas, mais sans cesser, comme Pierre, de recevoir humblement notre pardon. Car c’est la clef de la charité du Christ qu’il pardonne nos péchés et nous donne le pouvoir de pardonner.

En effet, par la charité du Christ jusqu’au don de sa vie est ouverte la voie de la charité entre nous. Par l’abaissement du Seigneur nous sommes élevés à sa dignité divine. Par le renoncement à son impassibilité éternelle afin de pouvoir souffrir sa passion pour nous, il nous établit dans sa paix qui est la sainteté même de Dieu.

Cette sainteté, frères et sœurs, est celle que l’Époux confère à l’Église, sa bien-aimée. Elle est celle de chacun de ses membres resplendissant à ses yeux de la beauté originelle qu’il avait dans le dessein du Père au jour de la Création. Et si le Christ choisit certains parmi les membres de son troupeau pour les faire pasteurs, c’est afin de servir cette sainteté de tous en de veiller sur elle. Oui, les prêtres institués par le Seigneur le Jeudi saint sont les serviteurs de la sainteté de son Église bien-aimée.

Leur dignité, c’est de renoncer à l’amour propre qui les renfermerait sur eux-mêmes, pour mieux s’ouvrir à ceux que le Père leur donne d’aimer.