Université de Quartier - 21 octobre 1999

La Vierge Marie, les femmes

1999.
 

Que tu es belle, ô mon amie, que tu es belle !

Tes yeux sont des colombes à travers ton voile

et tes cheveux une cavalcade de cabris

dévalant le Galaad.

Tes dents sont comme des brebis tondues qui sortent du bain,

chacune a sa jumelle, aucune n’en manque.

Tes lèvres sont un ruban d’écarlate. Que ta langue est charmante !

Et ta pommette sous ton voile est couleur de grenade.

Comme la tour de David est la ligne de ton cou, bâti pour les trophées,

portant mille pavois suspendus, toutes les armes des héros.

Tes deux seins sont deux faons, jumeaux d’une gazelle,

passant parmi les lys.

...

Tu es toute belle, mon amie, et pure de tout défaut.

...

Tu m’affoles, ma soeur, ô ma fiancée, tu me rends fou

d’un seul de tes regards, d’une boucle de collier.

Que tes baisers sont beaux, ma soeur, ô ma fiancée,

que tes baisers sont bons, plus que le vin ; et tes parfums !

Tes lèvres, ô ma fiancée, ont le goût du miel

et ta langue, de nectar et de lait.

Et l’odeur de ton vêtement est comme le parfum du Liban.

Tu es un jardin bien clos, ma soeur, ô ma fiancée,

un jardin bien clos, une source scellée.

Cantique des cantiques 4,1-5.7.9-12

Cette version particulière d’un fragment du Cantique des Cantiques est un arrangement que j’ai fait à partir d’un bouquet de traductions classiques : la TOB, qui n’est pas si dénuée de qualités littéraires qu’on le dit parfois, la Bible de Jérusalem évidemment, mais aussi Chouraqui et même Renan, en remarquant que chacune de ces ressources comporte des passages poétiquement heureux en français et d’autres où le souci de rendre avec exactitude le texte de départ l’emporte manifestement sur le goût de la langue d’arrivée. Pour cette raison, et pour d’autres, j’ai usé aussi, à l’occasion, de ma propre liberté d’interprétation.

Ce poème est le troisième du Cantique. Les versets que j’ai sautés sont ceux qui, évoquant plus particulièrement la géographie de la Terre promise, s’inscrivent moins aisément dans le fil du propos principal. Au-delà de ce que j’en ai cité, le récit se poursuit avec une intensité croissante jusqu’à la consommation de l’union des amants dans les délices, à laquelle prélude l’appel aux vents les plus doux et les plus chauds pour qu’ils soufflent et que le jardin - ce jardin qu’est la bien-aimée, le jardin plein de fruits et de saveurs - exhale tous ses parfums. "Que mon bien-aimé entre dans son jardin et qu’il mange de ses beaux fruits", dit alors la bien-aimée. À cette invitation, le bien-aimé en question répond aussitôt : "Je viens à mon jardin, ma soeur, ô ma fiancée, je récolte ma myrrhe avec mon baume, je mange mon rayon avec mon miel, je bois mon vin avec mon lait." Sur quoi le choeur les encourage : "Mangez, compagnons, buvez, enivrez-vous, chéris !"

Le Cantique des cantiques pose des problèmes classiques et très anciens d’interprétation et de découpage. Pourtant, le sens premier en est limpide, au moins ici : des amants se rencontrent, puis consomment leur union délicieuse aux acclamations du choeur. En fait, le Cantique est composé essentiellement de poèmes de la même eau, ce qui explique que sa présence dans le canon des Ecritures laisse perplexes les interprètes depuis toujours. Si l’on ne sait pas très bien par quel cheminement ce texte a pu se retrouver ainsi canonique, en tout cas, il l’est.

Renan y est allé de son analyse, comme pour Qohélet et Job, deux autres livres bibliques scandaleux depuis toujours pour les hommes à la religion frileuse, et il arrive au même type de conclusion dans les trois cas : ces textes seraient égarés dans le corpus biblique où ils auraient été admis par erreur et par malentendu. De fait, le Cantique est objectivement une collection de poèmes érotiques très réalistes. La tradition la plus ancienne et, disons, la plus pieuse, est d’y voir une pure allégorie : sous les espèces de la bien-aimée et du bien-aimé, il s’agirait en fait exclusivement d’Israël et du Seigneur. Les tenants de cette interprétation s’appuient sur une série de passages qui, à l’évidence, évoquent amoureusement la Terre promise et Jérusalem plutôt qu’aucune femme de chair.

Pour Renan, qui entend avoir un avis moderne, c’est-à-dire enfin éclairé et qui dépasse toutes les opinions antérieures, il ne s’agit ni d’une fantaisie érotique ni d’un livre religieux, mais d’un conte moral. Peu importe l’idéologie rationaliste réductrice de Renan. En revanche, il est intéressant de voir comment il rassemble et oppose les interprétations classiques en deux catégories, les mystiques et les réalistes ; les unes ne se rendant pas à l’évidence que le texte est à prendre à la lettre, les autres menant à la conclusion qu’il s’agit d’un texte obscène. En fait, ce jugement trahit la méconnaissance de la dignité de l’amour physique autant que l’incompréhension de ce que signifie le terme "mystique". "Mystique" voudrait dire quelque chose comme : excité religieusement jusqu’à être déconnecté de la réalité. De même, "mystérieux" est devenu équivalent de "nébuleux". À proprement parler, est "mystique" ce qui relève du "mystère", à savoir de la Révélation efficace que Dieu fait de lui-même, accomplie en son Fils Jésus-Christ, pour sauver tous les hommes. Le mystique expérimente la Révélation, il en fait l’expérience dans sa chair. Ce qui est mystique est donc très réel, puisque "physique", au sens propre.

Le Cantique est bien un texte mystique. Certes, il est composé de poèmes érotiques qui chantent et magnifient l’amour physique de l’homme pour la femme, de l’homme et de la femme. Mais "érotique" ne veut pas dire "salace", et l’éros n’est pas une sous-catégorie de l’amour. L’éros est l’amour en tant qu’attirance mutuelle de la personne de l’homme et de la personne de la femme ; en bonne anthropologie biblique, la personne humaine intègre le corps et l’âme, et l’esprit. Il s’agit donc de poèmes "érotiques" en ce sens légitime, pleinement admissible et convenable, quelles que soient les sages prudences et retenues qu’un tel sujet appelle. Mais ce texte érotique parle bien de l’événement de la Révélation de Dieu, et même de son accomplissement.

Du passage que j’ai choisi à dessein, je retiens que la femme est d’abord admirée : "Que tu es belle, ô mon amie, que tu es belle !" Elle est admirée dans l’ensemble et en détail. Donc l’amour est d’abord admiration, émerveillement, voire "adoration" au sens originaire selon l’étymologie la plus probable, qui rapporte le mot au fait de porter ses mains à sa bouche (ad ora), dans un geste qui exprime le recueillement, le saisissement, la retenue, le silence et l’affection, le mouvement amoureux. Cette admiration est un emportement qui veut combler l’autre. Chanter les louanges de la bien-aimée, louer sa beauté, c’est déjà la combler de compliments, lui en offrir l’hommage.

"Tu es belle, ô mon amie, et pure de tout défaut." La pointe de cette admiration amoureuse est un hommage à la vertu. Cela signifie, bien sûr, aussi : "Ta beauté est parfaite" ; mais le sens le plus important est l’affirmation de l’absence de tout vice : Il n’y a pas en toi de tare cachée, "de vice caché", il n’y a pas de piège. L’admiration culmine dans un hommage complet et définitif rendu à la personne tout entière. Le premier point est donc cette beauté parfaite de toute la personne, beauté reconnue, "confessée" par l’amour comme la foi l’est par le croyant.

Deuxièmement, il y a le désir. Le désir se distingue, dans le développement du poème, de l’admiration qui le précède. Il se formule ensuite, d’une façon qui nous frappe par son excès de réalisme : "Tu m’affoles, ma soeur, ô ma fiancée, tu me rends fou, d’un seul de tes regards, d’une boucle de collier". On a changé de registre. Il s’agit maintenant d’une mobilisation de l’être viril qui dit : "Je vais faire un malheur - ou un bonheur -, il va se passer quelque chose, je suis saisi, je suis jeté hors de moi-même, ce qui m’arrive déborde tout contrôle."

La femme est désirée, donc, et le désir se développe. Tout se passe très bien, du baiser à l’étreinte, tout naturellement, du baiser de la bouche, délicieux, à l’enivrement des sens. Et ce déploiement du désir se conclut - de même que le déploiement de la louange se concluait par : "Tu es belle, mon amie, et pure de tout défaut" -, ce désir se conclut par : "Tu es un jardin bien clos, ma soeur, ô ma fiancée, un jardin bien clos, une source scellée." Cela signifie que le désir s’arrête, saisi de respect et de considération pour une clôture qui est un seuil, un seuil reconnu comme tel, et loué comme tel. La bien-aimée est donc désirée dans un mouvement qui saisit le bien-aimé, qui s’empare de lui et l’investit, dont il n’est pas le "maître", et qui marque néanmoins le pas du respect devant la clôture.

Après l’admiration et le désir, donc, la considération de la virginité s’impose. Cette virginité est une ultime perfection de la femme : elle était là pour le bien-aimé, elle était toute attente de lui. Devant ce secret, vient un temps de silence et de reconnaissance. L’ordre progressif de considération est donc : la beauté de la bien-aimée, le caractère désirable de la bien-aimée, et la virginité de la bien-aimée.

* * *

Au chant biblique que nous venons d’évoquer je vais maintenant opposer le mythe, précisément celui de Pandore : il s’agit, formulé dans l’excellente culture grecque puis latine, de ce qu’il y a dans la tête de toute l’humanité au sujet de la femme.

Le Ciel et la Terre ont enfanté les titans. Les titans ont enfanté les dieux. Les dieux se sont révoltés contre les titans et les ont renversés, les réduisant au rôle d’exécuteurs de leurs oeuvres. Voyant qu’il n’y avait pas d’animal digne de commander aux autres, les dieux décident de créer l’homme à cette fin. Chargé de cette tâche, Prométhée, l’Avisé, crée l’homme ne regardant pas vers la terre mais vers le ciel, il le crée à la ressemblance des dieux. Mais au moment de l’armer, il constate que son frère Épiméthée, le Mal avisé, qui avait présidé à la création des animaux, avait déjà dépensé pour eux toutes les cornes, écailles, griffes, gros muscles et cuirasses : il ne restait rien pour l’homme ! Alors Prométhée, l’Avisé, décida de lui donner le feu ; avec le feu, se dit-il, il se fabriquera ce qu’il voudra et n’aura besoin de rien d’autre. Mais Zeus fut jaloux de cette créature remarquable et si bien équipée. En conséquence, pour handicaper définitivement l’homme, il décida de créer la femme.

Zeus lui-même créa la femme, belle comme une déesse. Tous les immortels y allèrent de leurs dons, pour être sûrs qu’elle soit archiséduisante et que l’homme se fasse avoir, qu’il n’y coupe pas : d’où le nom de Pandore, qui signifie "Don de tous".

Lorsque Zeus livra la femme aux titans, Prométhée se méfia aussitôt. Mais Épiméthée la trouva si à son goût qu’il la garda pour lui. Il l’installa à demeure et lui dit : "Ma chérie, tu fais ce que tu veux, tout est à toi. Seulement ne touche pas à cette amphore." L’amphore en question contenait ce qu’il n’avait pas voulu utiliser pour la création des animaux. Évidemment, Pandore ouvrit l’amphore, et elle vit s’en échapper fléaux et maladies, violence, méchanceté et envie, et ce fut la cause de tous les maux des hommes. Pandore referma vite l’amphore, qui était déjà presque vide : il ne restait, au fond, que l’espérance.

Résumons la conception mythique de la femme : elle est un piège délicieux et irrésistible, la cause de tous les problèmes des hommes, cause involontaire au demeurant, puisqu’elle a été conçue pour cela. Elle est ainsi, on n’y peut pratiquement rien, c’est une malédiction.

L’homme, lui, est curieusement dédoublé dans le mythe ; il est même trois fois dédoublé. Sous le nom d’homme, il ne joue aucun rôle dans le récit, il est tout juste mentionné. Mais les acteurs que sont les titans et les dieux représentent les facettes de l’homme.

Les dieux présentent ici, sous les espèces flatteuses du pouvoir et de la splendeur, le visage de l’homme tel qu’il se sait mauvais : orgueilleux, égoïste, jaloux, malveillant et malfaisant. Le mythe dit, en fait, le ressentiment et les contradictions de l’homme qui voudrait être un dieu et qui imagine les dieux comme ceux qui ne veulent pas qu’il soit comme eux, projetant ainsi sur leur figure imaginaire ce qu’il sait être ses propres problèmes.

Deuxième dédoublement, dans la figure des titans, l’homme s’imagine en lutte et en débat avec les dieux, utilisant ses possibilités de pensée et d’action sans eux, voire contre eux. Bien sûr, la révolte ne peut que tourner mal : Prométhée sera enchaîné et condamné à se faire manger le foie à perpétuité. Cela en dit long sur le dépit de l’homme à l’endroit de son idée de dieu !

Les titans eux-mêmes sont dédoublés : il y a Prométhée et Epiméthée.

Le Mal avisé est celui qui se laisse manipuler sans histoire : il tombe dans tous les pièges, il fait toutes les bêtises, mais il semble ne se rendre compte de rien et ne pas en pâtir tellement. Épiméthée est l’homme en tant qu’il subit sa vie telle qu’elle lui vient, accomplissant l’injustice du monde en toute irresponsabilité

L’Avisé, lui, comprend tout : il domine toute l’histoire par la pensée et par l’esprit ; il est la conscience du monde. Bien entendu, il y trouve un destin tragique, un destin de souffrances terribles et totalement injustes. Prométhée est l’homme raisonnable et instruit, qui connaît l’injustice du monde, la dénonce et l’affronte, sans pouvoir la vaincre.

L’homme au visage ainsi démultiplié est l’homme au sens de toute civilisation traditionnelle : le vir, le viril, le mâle. La femme, au milieu de tout cela, est une sorte de faire-valoir qui prend, à chaque fois, en quelque sorte le visage complémentaire de celui de l’homme.

Vis-à-vis de l’homme vu comme dieu, la femme est sa créature : parfaite, désirable, suprême merveille du monde. Vis-à-vis de l’homme qui n’est pas dieu et que les dieux maintiennent à terre, dans sa condition humiliée, la femme est sa malédiction, la cause de tous ses maux. Quant à la femme de l’homme "qui en profite sans grande conscience", la femme d’Epiméthée, elle est la compagne inévitable, que l’on trouve bien agréable d’avoir chez soi, mais qui, évidemment, est susceptible de toutes les bêtises. Enfin, qu’en est-il de la femme en vis-à-vis de Prométhée, de l’homme raisonnable et fort ? Celle-là, il n’y en pas du tout. Car Prométhée sait tout de suite que, de la femme, il faut se garder !

Le mythe de Pandore est l’imaginaire humain, tout simplement, la pensée de l’homme comme homme au sujet de la femme.

Au fait, et la fameuse histoire de l’espérance qui reste au fond du pot ? C’est un détail extrêmement curieux. On pourrait croire qu’il s’agit d’une note positive pour clore le récit, sauf que l’espérance reste enfermée au fond du pot. D’ailleurs, qu’allait-elle faire dans cette amphore, dans cette galère, en compagnie de méchanceté, violence et jalousie, détresses, calamités et maladies ? Là est en fait, vraiment, la signature de toute la mythologie : l’espérance pourrait bien être l’ultime malheur de l’homme, la dernière saleté au fond du pot qu’on a réussi quand même à y laisser. Qu’est-ce qui fait la malédiction de la malédiction de l’homme, sinon qu’il continue à espérer ? Dans la vision tragique développée par la littérature grecque, vision qui culmine dans le mythe d’Oedipe, la vie de l’homme est une malédiction. Et donc l’espérance est une terrible illusion, celle qui maintient l’homme en situation d’être la risée des dieux.

Ce dieu qui regarde les hommes comme on observe les fourmis en les agaçant avec un bâton, ce dieu qui se joue d’eux comme le chat joue avec la souris, ce dieu qui hante la conscience de l’homme jusque dans le texte biblique, ce dieu fait de l’espérance la pointe de la malédiction. En effet, pourquoi l’humanité est-elle désespérée dans la vision mythologique ? À cause de la reproduction ! Sans arrêt, de génération en génération, on refait l’homme à neuf ; et toujours l’on manque à le faire bien, puisqu’il retombe immanquablement dans tous ses travers et finit par mourir ! C’est un cauchemar, que dit en particulier le mythe de Sisyphe : la tentative indéfiniment répétée, indéfiniment en vain. La malédiction est d’avoir à toujours recommencer la tâche dans laquelle on ne peut qu’échouer. Qu’est-ce qui nous oblige à recommencer ? Cette espérance qui reste au fond du pot. Car la seule espérance véritable de l’humanité serait une fin au cycle fermé des générations, une fin qui serait un aboutissement heureux à la vie.

C’est pourquoi, en même temps, le doute, positif, demeure : si l’espérance est restée au fond du pot, peut-être cela signifie-t-il que nous ne la connaissons pas encore ? Dans la mythologie, l’espérance est un thème à figures multiples dont aucune ne débouche à vues humaines, mais qui reste ouvert comme une possibilité éventuelle : comme l’espérance d’une espérance.

* * *

Après le Cantique des cantiques et le mythe de Pandore, nous passons maintenant à notre troisième volet : la Vierge Marie.

La Vierge Marie, nous l’avons bien compris en nous mettant ensemble à l’écoute du Magnificat lors de notre dernière rencontre biblique, est l’aimée de Dieu : "Le puissant s’est penché sur son humble servante." Marie est celle que Dieu choisit, aime, loue et comble. Elle est la belle aimée de Dieu. Elle est comblée de l’événement de la conception du Fils de Dieu. Et elle est vierge, c’est-à-dire qu’elle est toute attente de celui qui vient ainsi l’aimer et la combler. Voilà ce qui arrive personnellement à "Mademoiselle Marie".

Bien sûr elle était mariée, au sens légal, à Joseph. Mais, dans le récit de l’Annonciation, elle n’est pas considérée comme mariée. Cette parole de Marie : "Comment cela va-t-il se faire puisque je ne connais pas d’homme", a été mille fois commentée, et une tradition ancienne l’interprète comme une décision de Marie de rester vierge. Cette interprétation n’a pas d’autre appui que celui, textuel, de cette phrase ; mais cette phrase, en tout état de cause, est très étonnante : si Marie se savait promise à Joseph, comment pourrait-elle la prononcer ?

La question de savoir concrètement ce qu’il en était "derrière le texte" et comment cela s’est passé "en réalité" est, nous le savons bien, une question à laquelle on veut toujours trop répondre. En tout cas, en nous plaçant du point de vue du texte, au niveau littéraire, nous devons comprendre la phrase en cause comme signifiant que Marie n’a pas de perspective d’homme : elle est une vierge qui n’est pas en puissance d’époux, et l’on vient lui parler de conception. Cela signifie, du point de vue de l’organisation du texte, que Marie reçoit l’annonce de la conception par la puissance de l’Esprit Saint - "Le Très-haut te couvrira de son ombre" -, en lieu et place d’une annonce de mari. Dieu prend bien la place que prendrait un homme qui serait annoncé à Marie comme époux.

Dans la Vierge Marie il y a la femme qui va concevoir : elle a bien ce rôle féminin dans la procréation. Et Dieu prend la place du "vir". Donc je ne dis pas d’abord que Marie est la mère du Christ, mais que d’abord elle est l’aimée de Dieu, même si c’est bien en vue de lui donner d’être la mère de son Fils que Dieu l’a créée. Elle est la comblée de Dieu : "Réjouis-toi, comblée de grâces." C’est celle que Dieu comble lui-même de lui-même, d’une manière analogue à celle dont un homme peut combler une femme. Là où l’homme vient combler la femme, c’est Dieu lui-même qui comble Marie.

Marie est obéissante : "Qu’il m’advienne selon ta volonté." Ce consentement personnel au don, à l’amour de Dieu, cette obéissance de la foi chez Marie est un consentement d’amour à l’amour. En ce sens, Marie est plus que le modèle pour nous de l’obéissance de la foi - Abraham est ce modèle -, elle est la perfection de l’obéissance de la foi.

Il n’empêche que Marie est troublée. Ce trouble, qui ne peut pas être un défaut dans la qualité du consentement de Marie, est le trouble de la chair, le trouble de la femme. Autant, dans le poème du Cantique, le bien-aimé marque une pause respectueuse devant la clôture de la bien-aimée, autant cette clôture est un seuil qui annonce un franchissement. Ce franchissement n’est pas une effraction, puisque la bien-aimée consent, mais il est quand même un bouleversement. Pour Marie, nonobstant son privilège de virginité perpétuelle, il en va en partie de même.

Certes, comme nous l’avons appris à l’écoute du Magnificat, l’événement de la conception du Fils de Dieu dans le sein de la Vierge Marie est l’événement du salut de l’humanité, de l’achèvement de la création, de l’accomplissement des promesses faites à Israël. Mais Marie n’est pas une allégorie de cette réalisation décisive et définitive de Dieu. L’action du Tout-puissant est ce qui arrive réellement à cette femme réelle, en ce temps-là précisément, et cette action est réellement celle par laquelle Dieu accomplit la vocation d’Israël, le salut de l’humanité et le couronnement de sa création.

La virginité de Marie signifie aussi l’effacement de toute l’histoire du mal. Lorsque le Puissant se penche sur son humble servante et la comble de la grâce de la conception du Saint, qui est le Christ, l’achèvement de la création dans la perfection qui s’accomplit alors se réalise au-dessus du gouffre de l’histoire du mal, se manifeste radicalement plus essentiel que l’histoire du mal. En Marie, Dieu accomplit la vocation qu’il a donnée à sa créature humaine, pour laquelle il a fait le ciel et la terre et tout ce qu’ils renferment. Donc tout est pour l’homme, tout est pour l’humanité. Tout est pour Marie, tout a été fait pour elle, parce qu’elle est toute belle, et que le Créateur a été saisi d’amour pour sa créature.

Marie est l’humanité. Elle la représente et elle l’est elle-même. Elle est Marie, pour qui Dieu a tout fait, et elle représente l’humanité, pour qui Dieu a tout fait.

Telle est la seule véritable louange de Marie : elle est aimée de Dieu, et elle accepte d’être aimée de Dieu ! C’est la félicitation que lui adresse l’ange : n’en cherchons pas d’autre. Le culte de la Vierge Marie est tout entier et admirablement accompli dans le fait de dire que Jésus est né de la Vierge Marie parce que le Puissant fit pour elle des merveilles.

* * *

Dernier volet de notre propos de ce soir, voyons maintenant ce que j’appellerai la situation contemporaine et ses problèmes.

Dès qu’on parle des femmes mille polémiques surgissent, mille revendications, mille protestations et dénonciations. La femme serait de tous temps victime de l’homme qui ne lui rend pas justice, qui l’exploite, qui l’opprime, qui en abuse, qui la prive des chances légitimes de se réaliser. Beaucoup réclament la parité ou l’égalité des chances, notamment dans le domaine de la politique et dans celui du travail.

On voit aussi des tentatives idéologiques plus radicales : on dit que la femme est un homme comme les autres, que l’homme est aussi une femme, que, finalement, il n’y aurait ni hommes ni femmes, que ce serait une illusion, une pure construction culturelle. On peut distinguer deux registres dans ces tentatives extrêmes : celui d’une critique de la société, et celui, plus radical, d’une critique de la nature, qui soutient justement qu’il n’y a pas de nature.

Selon le premier registre critique, la société ne va pas bien, pour ce qui est de la condition des femmes et à cause du sort qui leur est fait. Il faudrait donc prendre des mesures pour changer la société, notamment des mesures telles que la parité en politique.

Selon le second registre critique, le plus radical, on se demande pourquoi il faudrait qu’il y ait des femmes et des hommes. Parce que les femmes portent les enfants et les allaitent ? Mais cela était bon pour l’homme - ou plutôt pour la femme - de Cro-Magnon ! Déjà, aujourd’hui sous nos climats, la plupart des femmes n’allaitent plus. Quant à porter les bébés, la maîtrise de la procréation progresse si bien que cela devrait rapidement devenir superflu : les enfants seront très bien faits en laboratoire, puis en ateliers, sous contrôle scientifique, avec les meilleures garanties de qualité et de sécurité. Pour ce qui est du matériel génétique, on sait qu’on peut envisager la reproduction à partir de gamètes femelles exclusivement, et, de toute façon, les techniques de clonage permettront de dupliquer indéfiniment et à volonté les individus déjà disponibles.

Pourquoi donc rester sur le schéma du monde d’antan, sur le modèle de l’ancien régime ? Non seulement on peut libérer la femme de toutes ces tâches qui l’entravent, mais on pourra aussi, alors, la délivrer de ce matériel embarrassant qui ne servira plus à rien. Du même coup, le matériel complémentaire dont l’homme est si fier deviendra superflu, et avec lui les motifs de fantasmes machistes. Nous pouvons très bien, disent les hérauts du nouvel ordre génétique, fabriquer un être humain qui ne saurait plus être qualifié d’homme ou de femme, ce qui ne nous empêchera pas de batifoler comme nous l’entendrons et comme, d’ailleurs nous le faisons déjà : avec qui on voudra, avec ce qu’on voudra, comme on voudra. Enfin nous aurons un monde moderne !

Tous les éléments idéologiques du discours que je viens d’esquisser devant vous existent dans le débat actuel. Ils se présentent le plus souvent, bien sûr, par fragments et par bribes, comme en pièces détachées, mais ils se répandent et se rapprochent de plus en plus. Bien sûr à l’heure actuelle cette vision reste une projection très idéelle, très abstraite. Pour l’instant, il n’est guère de savant ou de philosophe qui ne se caractérise personnellement comme mâle ou comme femelle. Mais la projection fantasmatique en question n’est pas sans perspectives de réalisation, ne serait-ce qu’inchoatives.

La question tout à fait radicale qu’il devient de plus en plus urgent de se poser clairement dans notre monde moderne est celle de savoir qui est l’homme. Qu’est-ce que l’homme, qu’est-ce que l’humanité ? L’homme moderne nie l’idée de nature ou la repousse comme réactionnaire et d’ancien régime. Selon la conception moderne des choses, l’homme se crée lui-même, comme il veut être. Il n’y aurait pas de nature humaine, il n’y aurait que la puissance de se faire. Il n’y aurait pas de limite préalable, pas de raison a priori que l’homme ne fasse ce qu’il veut faire, s’il veut le faire, y compris lui-même. La philosophie de l’autocréation de l’homme prend une effectivité plus terrifiante que jamais avec les progrès scientifiques en matière de biologie et de procréatique, mais elle fait aussi apparaître de façon plus claire que jamais la question radicale qui est : "Qui sommes-nous ?" Sommes-nous seulement quelqu’un, ou bien faut-il penser que l’identité même serait une illusion du passé ? Sommes-nous quelque chose plutôt qu’autre chose ? Y a-t-il l’homme ?

* * *

Il est temps pour nous, donc, d’en revenir à Marie, lumière sur l’humanité. En Marie, Dieu révèle à l’humanité qui elle est : l’humanité telle qu’il l’a voulue et aimée, et telle qu’il veut l’établir au rang d’épouse.

Marie n’est pas une allégorie, ni une abstraction, ni un concept. En Marie, il se révèle que l’humanité n’est pas un concept. En Marie nous est révélé que l’homme est créé homme et femme pour que soit porté à l’intérieur de l’être humain, comme déjà réalisé, le signe d’une vocation : celle d’être une humanité pour Dieu, une humanité que Dieu aime et à qui il donne la parfaite vocation d’être aimée de lui.

La féminité, la femme, représente cette humanité en tant qu’elle est aimée de Dieu, en tant que Dieu s’est épris de sa créature jusqu’à désirer l’élever au rang d’épouse, faire avec elle un seul, faire que tout ce qui est à lui soit à elle. La virilité est le signe de cette vocation, le signe du projet de Dieu sur l’humanité.

Donc la masculinité et la féminité sont des signes complémentaires portés par l’humanité, des signes essentiels, qui disent d’où nous venons et où nous allons et sans lesquels il n’y a plus d’humanité : si ces signes venaient à disparaître avant l’avènement plénier de la réalité qu’ils annoncent, l’humanité serait informe et dépourvue de visage comme de sens. En même temps ce ne sont que des signes, au sens où, hommes et femmes, nous sommes l’humanité que représente le signe de la femme ; et au sensoù, par les hommes et par les femmes, Dieu réalise son projet d’amour sur l’humanité, puisqu’il nous fait participer à son propre acte divin de réalisation de son dessein, ce dont la virilité est le signe.

Comme signes, ces signes de la féminité et de la masculinité, pour essentiels qu’ils soient, sont certes à garder et à cultiver, mais non pas à adorer ni à absolutiser. Et, comme signes portés par les uns et par les autres, ils sont signes pour tous. Ils ne sont donc sûrement pas non plus à accaparer. Les hommes n’ont pas à accaparer le signe de la masculinité, pas plus que les femmes n’ont à accaparer celui la féminité. Mais la tentation n’est pas la même dans les deux cas, car, si la femme porte le signe de l’humanité qu’elle est, l’homme porte le signe de Dieu, qu’il n’est pas. Il est bien naturel que l’on désire plutôt accaparer ou revendiquer le signe de Dieu que celui de l’humanité.

Regardons donc vers Marie pour ne pas nous égarer dans une entreprise sans perspective de succès, alors que la voie royale nous est ouverte.

L’événement, par lequel elle va concevoir et enfanter Jésus, le Fils de Dieu, est l’événement qui fait de Marie la toute belle, la toute élue, "l’Assumée", la Reine du ciel, et l’événement par lequel Dieu sauve l’humanité. Donc les signes de la féminité et de la virilité signalent la vocation de l’humanité, que Marie représente, à être, par amour de Dieu, élevée par Dieu à lui-même, et élevée au rang d’égale et de ne faire qu’un avec lui. Le signe de la féminité est le signe de la vocation de l’humanité à être aimée follement par Dieu. Marie est le visage de notre espérance. En contemplant Marie dans son Assomption et dans son couronnement, nous contemplons le but de l’humanité. Nous contemplons celle qui est arrivée là où l’humanité doit arriver.

"Qu’il m’arrive selon ta parole" : en cette acceptation réside la pleine dignité de l’humanité. Là encore le signe de la féminité est révélateur. Dans le poème du Cantique, le seul acte de la bien-aimée est de consentir. C’est la perle des perles, la merveille propre de l’humanité. La vraie liberté est de consentir. La liberté de refuser Dieu n’est que la perversion de la liberté, perversion qui relève du Mauvais. Nous n’arrivons pas à imaginer une liberté qui ne soit pas aussi celle de ne pas consentir. Pourtant, Marie ne connaît que cette liberté de consentir, et elle l’exerce pleinement. De même, quiconque se laisse sanctifier fait l’expérience d’un consentement à Dieu qui n’est pas la contrepartie d’un refus possible : dans le consentement à Dieu qui est la grâce de lui dire parfaitement oui, l’idée de lui dire non n’a tout simplement pas de réalité. L’esclavage du péché est "liberté par rapport à la justice". Donc la liberté de refuser Dieu n’est qu’un esclavage du péché. L’expérience du oui parfait à Dieu est en même temps l’expérience de l’inanité du non à Dieu. Dans la grâce de dire oui à Dieu de Marie, l’idée de dire non n’a tout simplement pas existé.

La grâce de Marie nous révèle la grâce pour laquelle tout homme est fait, la grâce pour laquelle tous les hommes ensemble sont faits. Car la Vierge Marie, bien plus que "la femme", est "l’homme".


19991021 UQ la vierge marie les femmes