Dimanche 14 septembre 2014 - La Croix glorieuse

Dette de jeu, dette d’honneur

Nombres 21,4b-9 - Psaume 77,3-4.34-39- Philippiens 2,6-11- Jean 3,13-17
dimanche 14 septembre 2014.
 

Curieux adage : jouer de l’argent n’est pourtant pas très honorable en soi. C’est justement pour cela que la loi ne reconnaît pas une dette contractée dans ces conditions. Si bien qu’il ne reste d’autre solution à celui qui veut la recouvrer que de faire appel au sens de l’honneur de son débiteur, puisqu’il n’est lié que par sa propre parole.

Et nous, par quoi étions-nous liés au péché ? À ce sujet, saint Paul parle de « dette », dont le billet « a été cloué sur la croix » et ainsi annulé (Colossiens 2,14). Le terme de « Rédemption » signifie littéralement que le Christ nous a « rachetés » par son sacrifice. Et lui-même dit dans l’évangile qu’il est venu donner sa vie « en rançon » pour la multitude (Marc 10,45), prenant ainsi sur lui la prophétie d’Isaïe au sujet des souffrances du Serviteur de Dieu.

À qui donc est payée la rançon ? Peut-on donner une réponse nette à cette question ? Ceux qui l’ont tenté, en particulier pour trancher entre le diable et le Bon Dieu à ce sujet, n’ont rien produit d’utile ni d’acceptable. En fait, « comparaison n’est pas raison » : pas plus qu’aucune image en général, la métaphore de la dette ne peut se filer jusqu’au bout. Et il vaut mieux laisser l’identité du créancier se perdre dans le flou des contours. L’essentiel est de comprendre que Jésus s’est livré pour nous. Le Franciscain saint Maximilien Kolbe qui, à Auschwitz en 1941, s’est offert à subir à la place d’un père de famille la sentence qui le condamnait à mourir de faim illustre parfaitement ce dont il s’agit.

Tout le monde comprend que cet acte est sublime et qu’il honore son auteur plus que mille exploits retentissants. La force spirituelle du Père Kolbe était telle qu’il réussit à donner à ses compagnons de supplice le courage de résister aux tentations de la folie qui les poussaient à s’entretuer pour se dévorer les uns les autres. Ainsi, alors que leurs bourreaux voulaient par cette cruauté atroce avilir et détruire leur humanité, elle fut le lieu de la manifestation d’une grandeur plus qu’humaine. Tel est, me semble-t-il, le sens de l’expression paradoxale « Croix glorieuse », comme j’essaie de l’expliquer dans l’éditorial de ce dimanche (voir ci-dessous).

Mais le plus important est le secret de cet événement renversant qui n’est autre que l’amour tout-puissant de Dieu : c’est l’Amour qui a le pouvoir de transformer l’horreur en salut et de transfigurer l’humiliation en gloire. Là est la raison profonde, je crois, du choix de notre évangile d’aujourd’hui : plus que l’évocation du serpent de bronze élevé dans le désert, est décisive la finale sur l’amour salvateur de Dieu pour le monde.

Cette puissance de l’amour est à l’œuvre aujourd’hui en quiconque la reconnaît dans la croix de Jésus Christ. C’est pourquoi saint Paul dit aussi : « Frères, n’ayez de dette envers personne, si ce n’est celle de la charité » (Romains 13). Cherchons donc dans nos vies, chers amis, ce qu’il y a de plus insupportable et comment l’amour pourrait en changer l’horreur en grâce et l’humiliation en gloire. C’est ainsi que nous célébrerons dignement la fête d’aujourd’hui dans le sanctuaire de notre existence.

En effet, si la dette du péché est une dette de malheur, la dette de charité est une dette d’honneur et le chemin du bonheur.

Éditorial

SERVIR LE FAIBLE EST L’HONNEUR DU FORT

Ne peut-on comprendre ainsi l’étonnante expression « Croix glorieuse » ? Jésus, « de riche qu’il était s’est fait pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté ». De fort qu’il était, il s’est fait faible pour pouvoir souffrir et mourir sur la croix afin de nous sauver, nous qui, dans notre faiblesse, étions tombés au pouvoir du péché et de la mort. Voilà comment il a glorifié, « honoré », le Père, qui lui a donné sa gloire en retour dans la lumière de sa résurrection. Oui, la Croix est l’honneur du Fils éternel de Dieu, sa gloire désormais révélée à nos yeux.

À notre tour, nous devons mettre notre force au service des plus faibles, si du moins nous voulons recevoir la gloire qui vient de Dieu plutôt que les honneurs de ce monde. N’oubliant jamais que nous-mêmes sommes toujours ces faibles créatures vouées à la perdition tant que l’Esprit d’amour ne nous redonne vie et sainteté. Et que, quelles que soient nos forces, nos faiblesses nous assignent toujours à recevoir humblement l’assistance de nos frères, notamment dans la maladie et les afflictions de l’existence qui n’épargnent personne.

Ce principe chevaleresque est inscrit dans tout cœur d’homme. Mais il y reste souvent lettre morte, tant est grande la tentation de se servir soi-même plutôt que ceux qui nous sont confiés lorsque le sort nous élève au-dessus d’eux. L’actualité en donne des exemples que nous aurions tort de croire étrangers à notre propre conduite. « Ceux qui dominent sur les nations se font appeler bienfaiteurs, dit le Seigneur, mais ils font sentir leur pouvoir. Parmi vous, rien de tel. » Mettons cette parole en pratique avec le secours de la grâce plus forte que notre misère.

Oui, servir les autres est notre honneur, et surtout notre bonheur : « Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir », dit l’Apôtre en citant le Seigneur. Mais nous ne pouvons entrer dans ce chemin de vie qu’en passant par Celui qui nous a sauvé sur sa Croix glorieuse. Telle est la règle de notre vie paroissiale : venir puiser régulièrement à l’assemblée du « Jour du Seigneur », et aux autres sources jaillissant de l’Église, l’Esprit qui rend notre vie digne du nom de chrétiens. Et en faire Eucharistie dimanche après dimanche, jusqu’au jour de sa venue.