Dimanche 2 novembre 2014 - Commémoration de tous les fidèles défunts

La vie des vivants contre celle des morts ?

Lamentations 3,16-26 - Psaume 4 - Romains 8,18-23 - Jean 3,16-17
dimanche 2 novembre 2014.
 

« La vie des vivants contre celle des morts » : comment le comprenez-vous ?

Peut-être en serez-vous étonné, pourtant il faut bien dire que, selon la croyance la plus ancienne et la plus répandue, les morts continuent à vivre, mais d’une sorte de vie au rabais dont ils ne sont pas contents. C’est pourquoi ils demeurent une menace pour les vivants : leur espèce de vie se dresse contre celle des bien vivants. L’hostilité des morts qui hante la conscience des hommes se met en images dans les mythes bien connus des zombies, morts-vivants et revenants de toute espèce, encore fantasmés, par exemple, dans les simagrées d’Halloween. Alors, la vie des vivants doit se gagner contre celle des morts, en les faisant disparaître pour de bon.

Une version édulcorée de ce sombre scénario suppose que, sans être malveillants, les morts sont quand même encombrants. Ils pèsent sur la vie des vivants qui doivent donc en porter le fardeau. Pour beaucoup, du coup, le deuil est comme interdit : tourner la page de la vie finie des proches serait les trahir, manquer au devoir de mémoire et donc encourir la malédiction des ingrats. C’est pourquoi certains préconisent l’effacement de la mort et l’oubli énergique des disparus, comme si la vie des survivants devait se gagner contre la mémoire des morts.

Plus sagement, les grandes traditions spirituelles admettent la réalité du « passage de témoin », de génération en génération, tel qu’il peut se vivre dans une famille unie. Les parents se donnent, et même parfois se sacrifient, pour les enfants qui, en retour, leur témoignent une juste gratitude en assumant la vie qu’ils ont reçue d’eux jusqu’à la transmettre dans les mêmes conditions. C’est ainsi que les parents aiment leurs enfants et que les enfants honorent père et mère. Dans une économie de consentement mutuel, la vie des morts s’échange donc contre la vie des vivants suivants.

La foi catholique ne remet pas en cause cette vue naturelle, mais elle l’inscrit dans une perspective qui la dépasse absolument, « sans commune mesure ». Selon l’espérance chrétienne, en effet, ce qui nous attend n’est pas une vie au-delà de la mort, mais la vie au-delà de la vie. Car tout ce qui est vécu d’amour et dans l’amour est promis à l’éternité.

Ceux qui nous ont précédés dans la vie et qui ont quitté ce monde, nous ne les enterrons pas comme des morts encombrants ou remplaçables, nous les couchons en terre comme on borde un enfant qui se réveillera demain. Nous les confions à Dieu en qui ils nous précédent, en qui ils demeurent et nous attendent. Ils sont vivants pour lui et agissent dans notre vie avec bienveillance autant que Dieu leur donne de le faire, dans la mesure de l’amour dont ils se sont laissés transfigurer.

C’est le sens de la fête de la Toussaint, que nous célébrions hier : les saints, parfaitement configurés au Seigneur, sont ses coopérateurs en notre faveur ; c’est pourquoi nous les prions en toute confiance, sûrs de leur intercession généreuse. Quant à nos autres défunts, nous prions Dieu d’achever en eux son œuvre de miséricorde et de sanctification, et nous pouvons déjà compter sur eux pour autant qu’ils ont accepté leur salut et sont entrés dans la bienveillance divine. C’est le sens de la commémoration d’aujourd’hui.

Dans cette foi de l’Église, la vie des morts n’est plus à penser contre celle des vivants, mais bien pour elle. La mort, vaincue dans la Pâque du Christ, est désormais sans aiguillon, « car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique ». Elle n’est plus qu’un moment de la vie des vivants qui rend toute gloire à l’Amour invincible du Dieu Vivant pour les siècles des siècles.