Nuit du Mercredi 24 au Jeudi 25 décembre 2014 - Nuit de Noël

« Cette chair divine est ma chair, il est fait de moi. »

Isaïe 9,1-6 - Psaume 95,1-3.11-13 - Tite 2,11-14 - Luc 2,1-14
jeudi 25 décembre 2014.
 

Dans la bouche de qui sont mises ces paroles ? Seule la Vierge Marie, évidemment, pourrait oser les proférer. La suite, d’ailleurs, lèverait toute hésitation : « Elle lui donna le sein, et son lait deviendra le sang de Dieu ».

Certains d’entre vous auront sûrement reconnu l’auteur de cette méditation sur Noël. Il s’agit de Jean-Paul Sartre. Qui l’écrivit à la demande de prêtres prisonniers avec lui en Allemagne en 1940, il y a 74 ans cette nuit.

Se mettre à la place de Marie contemplant son enfant et l’imaginer se dire « Ce Dieu est mon enfant » n’est pas facile. Cette pensée prêtée à la mère du Seigneur lui convient-elle ? Ce n’est pas sûr. Sartre n’est pas un Père de l’Église et, d’ailleurs, il s’est toujours défendu de partager la foi de ceux pour qui il avait écrit ce texte.

Pourtant, son intuition est forte de replacer ainsi en situation le « Il a pris chair de la Vierge Marie » du Credo. Qui mieux que la Mère de Dieu pouvait s’émerveiller de cette connaturalité entre elle et le Verbe éternel fait homme ? Et pourquoi ne pas nous glisser nous-mêmes à sa suite, cette nuit, dans cette pensée saisissante et vertigineuse ?

La chair de l’enfant est bien celle de sa mère, il est fait d’elle et le lait que boit le nourrisson à son sein devient son corps et son sang. Ainsi, chacun de nous est la chair de sa mère et, de proche en proche, nous sommes tous la chair d’Ève qui fut « la mère de tous les vivants », elle dont Adam a dit : « Voilà la chair de ma chair et l’os de mes os ! ». La chair éveille en nous trois grands sentiments, trois puissantes émotions : l’admiration, le désir et le dégoût. La chair est belle, comme la nature qui nous apparaît si bien faite que nous ne nous lassons pas de nous en émerveiller. La chair est, ô combien !, désirable : par construction, si j’ose dire, puisqu’elle fut fondée dans l’attirance irrésistible qui porta Adam vers Ève. Mais que lui est-il donc arrivé pour qu’elle puisse aussi inspirer le dégoût ?

En tout cas, Dieu n’a pas supportée qu’elle soit abandonnée à cette déchéance. C’est pourquoi le Fils de Dieu a pris chair de notre chair pour nous en révéler définitivement la noblesse et le prix, jusque dans la défiguration de la croix. Ainsi, il nous donne raison de la trouver belle et de l’aimer même en ses manifestations les plus abîmées. Et si nous succombons parfois à un attrait désordonné - qui d’ailleurs conduit justement au dégoût -, c’est à cause du péché qui n’est pas en lui - cet enfant est trois fois Saint ! -, et dont il vient nous sauver, justement.

Chair en gloire ou en détresse, chair adorée ou bafouée, chair adulée ou suppliciée, chair triomphante ou défigurée : dans tous ses états, la chair de l’autre est la mienne, parce que c’est la nôtre, celle de notre humanité, et désormais celle de Dieu. C’est pourquoi, en toute circonstance, la chair mérite compassion et admiration, elle mérite toujours d’être aimée et respectée comme il convient à son état.

Parce que, cette nuit, il nous est né un enfant qui est Dieu, que toute chair des enfants des hommes soit désormais pour moi cette chair divine qui est aussi la mienne ! Ainsi nous apprendrons à nous aimer les uns les autres comme Dieu nous a aimés en nous donnant son Fils.