Dimanche 4 janvier 2014 - Épiphanie du Seigneur

L’essentiel est visible pour les yeux

Isaïe 60,1-6 - Psaume 71,1-2.7-8.10-13 - Éphésiens 3,2-3a.5-6 - Matthieu 2,1-12
dimanche 4 janvier 2015.
 

Non que je veuille contredire en face le renard dans sa célèbre réplique au Petit Prince, mais force est de reconnaître que le thème même de la fête d’aujourd’hui semble en prendre le contre-pied. En effet, « Épiphanie » signifiant « manifestation », il s’agit du fait que Dieu, l’unique et tout-puissant qui est aux cieux, s’est rendu visible sur toute l’étendue de la Terre. Comment donc ce qui est visible peut-il rester invisible à certains ?

« Neptune s’est encore rapprochée de Mars », dit l’astronome antique à son collègue. Mais sa servante qui est là et n’y connaît rien ne voit qu’une nuit noire piquetée d’innombrables lueurs, toutes semblables. Elle serait bien incapable d’y découvrir une nouvelle étoile ! Le ciel, en effet, ne parle qu’à ceux qui ont appris son langage. Pourtant, un savant au regard pénétrant peut, dans le même instant, rester aveugle à celui de sa voisine et le croiser, distrait, ignorant l’appel qui brille pourtant dans les étoiles de ses yeux plus précieux que les astres.

D’un côté, des connaissances poussées nous ouvrent la vue sur des réalités qui « crèvent les yeux » de ceux qui, n’en ayant pas idée, n’y voient goutte. De l’autre, la passion excessive de l’étude et du savoir peut aveugler ceux en qui elle a étouffé la sensibilité aux choses les plus importantes. Mais ces deux façons opposées de ne pas voir le visible ne sont pas égales. Car l’essentiel, assurément, demeure toujours la curiosité, l’inquiétude, cette sainte pauvreté de l’amour qui dispose les sens à percevoir l’âme d’autrui reflétée sur son visage. Ainsi les « simples » savent reconnaître la beauté, et sa vérité. C’est pourquoi il importe de ne pas perdre l’esprit d’enfance en acquérant la science. Nos mages, restés réceptifs aux signes de l’autre, ont perçu l’appel relayé par l’étoile et se sont faits ardents à y répondre. Leur humilité, d’ailleurs, se montre dans la façon dont ils accueillent avec confiance le savoir des scribes de Jérusalem au sujet du « roi des Juifs » qu’ils sont venus adorer.

Heureux les sages et les savants, pourvu seulement qu’ils n’oublient pas d’être petits devant Dieu et devant leurs frères !

L’Église, à la suite du premier peuple de l’Alliance, reconnaît deux « manifestations » de Dieu à tous les hommes. La première est la nature, la Création : en particulier le ciel, justement, avec la beauté régulière de ses astres en mouvements. Mais par-dessus tout le visage humain, puisque nous avons été faits à l’image et à la ressemblance de Dieu. N’oublions jamais que toute personne, quelle que soit sa culture ou sa couleur, est une épiphanie de Dieu !

La seconde, celle que nous fêtons précisément aujourd’hui, est la Révélation de Dieu à son peuple, attestée par l’Écriture sainte et recueillie en elle. Comme la lumière se met aujourd’hui en fils à l’aide des fibres optiques, celle de la révélation se fait poudre d’or dans les livres qui témoignent du trop grand amour de Dieu pour les hommes. Ainsi la Bible est bien le lieu où se voit Dieu, si seulement le cœur qui lit est ouvert à l’Esprit et à l’enseignement qui instruit l’homme du langage divin.

Mais le lieu le plus éclatant de la seconde révélation est encore le visage de l’homme : du disciple qui, ayant entendu « Soyez saints, car moi je suis Saint », a cru à la Parole et l’a mise en pratique. Par-dessus tout, bien sûr, ce fut le cas du visage de Jésus, le Fils éternel fait chair. Heureuse sa mère et tous ceux qui surent lire dans ses yeux les sentiments et l’amour même de Dieu qu’ils y virent clairement. Hélas, certains sont restés aveugles à cette Épiphanie parfaite.

Ouvrons donc les yeux de tout notre cœur, frères et sœurs, et reflétons par nos vies ce que nos âmes contemplent. Comme ces icônes anciennes noircies de fumée et tachées par les ans, la ressemblance de Dieu est en nous obscurcie par la négligence et souillée de péchés. Laissons-nous donc raviver par la grâce de la fête d’aujourd’hui dans l’Eucharistie, et le monde verra en nous que, désormais, l’essentiel s’est fait visible pour sa joie et son salut.