Université de Quartier - 9 novembre 1995

Y a-t-il une rétribution au delà de la mort ?

1996.
 

Bonsoir à tous qui êtes venus et que je me réjouis de voir, d’autant plus que, si vous êtes là, c’est notamment parce que nous partageons une même espérance, qui est la raison profonde, essentielle et sûre de notre joie. Cela dit je vous invite néanmoins à vous poser, chacun maintenant, une "question-test" : Qu’espérez-vous ?

J’imagine que vous pensez à vos enfants, mais à vous-mêmes aussi. Essayez de prolonger la première réponse qui vous est venue à l’esprit. Quand nous étions adolescents - puisque, nous qui sommes ici, nous n’avons en tout cas plus l’âge d’être adolescents -, nous savions prolonger la rêverie de nos espérances. Nous nous voyions franchir des stades, des degrés, des diplômes, des promotions, des succès, et nous pouvions ainsi nous projeter dans un avenir que nous espérions plutôt glorieux, jusqu’à une certaine distance temporelle. Mais l’adolescent se projette difficilement au-delà de ce qu’il estime devoir être l’apogée de son âge adulte. L’adolescent n’imagine pas son déclin. En tout cas pas quand il pense à ses espérances. C’est un peu le privilège de l’âge adulte d’avoir des espérances aussi pour la période de son déclin. De toutes façons, nous ici comme quiconque au monde, si nous devions répondre sans limite à la question "Et après ?", nous buterions certainement sur notre propre mort ou sur celle de ceux dont la vie nous est plus chère que la nôtre. Et d’une certaine manière c’est une solution adolescente, lorsqu’on est adulte, de borner la projection de ses espérances en-deçà de sa propre mort. Vous connaissez peut-être cet adage, que l’homme ne peut vivre sans avenir. La projection de soi-même dans l’avenir est nécessaire à la vie ordinaire de l’homme. Et en ce sens-là, le fait de se refuser à voir jusqu’à sa mort et au-delà, c’est une décision que l’on prend ; c’est une interruption que l’on fait de sa perspective naturelle. Ce qui est normal pour l’homme, c’est de se projeter sans fin. Ce n’est pas l’inverse.

La dernière fois, à propos du thème "Nous a-t-on changé la religion ?", je vous disais qu’aujourd’hui les jeunes ont dans la tête l’idée moderne selon laquelle Dieu serait une hypothèse dont la charge de la preuve incomberait à ceux qui croient en lui. Je vous disais aussi que c’est une idée fausse, car l’inverse est vrai : nous, les hommes avons en nous plus que la conviction, l’évidence profonde, que le sens ne peut être borné. Et donc, ce mur qu’est la mort est pour l’homme une énigme. Ce n’est pas ce qu’il y a après la mort qui est une énigme, ce qui est une énigme pour l’homme, c’est qu’il y ait la mort. C’est cela qui n’est pas normal. Certes, l’espérance du bonheur éternel pour tous les hommes est proprement chrétienne. Mais la perspective d’un sens sans fin au monde et à la vie des hommes est constitutivement humaine.

Je ne voudrais rien dire de triste, surtout ce soir où vraiment il est question d’espérance. Néanmoins, j’ai trouvé un peu affligeant le sondage publié par La Croix il y a deux ou trois jours (La Croix datée de mardi 7 novembre, étude sur le catholicisme dans le cadre d’un panorama sur les religions). Dans cet article je lis ceci :

Sur l’ensemble des Français adultes (plus de 18 ans)

76 % se déclarent catholiques

31% se déclarent catholiques pratiquants

13 % se déclarent catholiques pratiquants réguliers.

Sur ces 13 % de catholiques pratiquants réguliers, 73% se disent "croyants convaincus" (donc moins de 10% de la population adulte), et les autres "croyants par tradition".

Ajoutons que 26% des "catholiques pratiquants" se déclarent non-croyants !

Je vous pose la question : Qu’est-ce qu’un catholique qui n’est pas pratiquant, qui n’est pas régulier, qui n’est pas croyant ? Je constate que nous avons quand même un certain nombre de catholiques pratiquants réguliers croyants convaincus : 6 à 7% de la population française adulte. Voilà le véritable niveau démographique de l’Eglise, et encore faut-il tenir compte d’une pyramide des âges qui ne laisse pas augurer de jours statistiquement meilleurs pour bientôt.

Revenons à notre "enquête d’opinion". Les catholiques pratiquants ayant été interrogés sur leur idée de ce qu’il y avait après la mort, les résultats sont les suivants :

54% croient à une autre vie dans un au-delà

30% à quelque chose, mais ne savent pas quoi

7% à une réincarnation sur terre

7% à rien.

Ajoutons que 59% des pratiquants réguliers croient à l’existence de l’enfer, et 47% à celle du diable.

Je ne suis pas du tout satisfait de ce sondage. Pour toutes sortes de raisons. Mais surtout parce que je suis navré de la qualité des questions posées : vous-mêmes, vous retrouvez-vous dans une des catégories proposées ? Je vais brosser un petit paysage des croyances d’aujourd’hui en essayant d’expliciter ce qui se cache derrière ces mauvaises réponses.

La croyance à "une autre vie dans un au-delà" correspond à des idées extrêmement répandues aujourd’hui, mais qui ne méritent en aucune façon le qualificatif de catholique. La vie après la mort, ou "la vie après la vie", cela évoque d’abord ces fameuses prétendues expériences de la mort dont tous ceux qui en sont revenus diraient la même chose - vous en avez tous entendu parler : une sonnerie, un tunnel, de la lumière au bout etc.- On m’a prêté un livre que je ne vous recommande pas, mais qui ne peut pas faire non plus de mal à un lecteur averti : Le manuscrit du Saint-Sépulcre. C’est un roman sorti cette année, dont l’auteur est un électricien suisse - je veux dire un professeur d’électricité à l’Ecole polytechnique de Lausanne, auteur de nombreux ouvrages scientifiques -. Ce livre, qui est un assez bon roman, me paraît intéressant en ce qu’il combine un certain nombre de thèmes très en vogue dans les milieux chrétiens et para-chrétiens. Premièrement, justement, le thème des expériences de l’au-delà comme "vérifiant" le discours de la foi sur l’espérance d’une réalité "après la mort". Deuxièmement, le thème du texte original, du document qui rendrait compte presque en direct des paroles que Jésus a vraiment dites, de sorte que l’on sortirait de cette condition de l’exégèse qui est d’avoir affaire à des témoins multiples de textes eux-mêmes multiples et divers et dont l’histoire de la rédaction font qu’ils ne sont pas immédiats par rapport à l’événement. Troisièmement, le thème des vestiges authentiques, que pourrait mettre au jour l’archéologie et authentifier la science ; dans cette catégorie figure en bonne place les espoirs placés par certains dans le "Saint Suaire de Turin". Tous ces thèmes forment un faisceau dont le point focal est le besoin de certitudes de type scientifique. On voudrait avoir les preuves matérielles, scientifiques, du surnaturel. On veut un savoir de l’au-delà.

Je remarque seulement que ce désir, qui est celui de pouvoir se passer de la foi, implique un retour ironique et subreptice de la croyance, sous la forme de la croyance en la science, qui n’est autre que l’idéologie scientiste. Or, la science est beaucoup plus incertaine au fond que la foi, pour un scientifique véritable. En outre, cette rêverie se paye aussi de la perte du sens ultime de notre vie ici-bas. En effet, dans cette perspective "scientifique", toute articulation entre la vie de l’au-delà et la vie de maintenant disparaît. Car là, justement, trouve sa raison d’être le mot choisi pour notre rencontre ce soir, ce mot de rétribution qui sonne désagréablement au goût de beaucoup. Ce mot indique précisément un lien de conséquence juste entre ce que nous vivons maintenant et ce que nous pouvons attendre dans l’au-delà.

S’il n’est aucun lien de ce type, la nature même, humaine, de notre perspective sur l’au-delà de la mort est bafouée, puisque notre regard tend à se prolonger au-delà de la mort surtout à cause de la requête d’un sens ultime à ce que nous vivons maintenant. Si nous projetons dans un au-delà une vision déconnectée de notre vie actuelle, nous ne sommes que les dupes de nous-mêmes : nous nous vendons une fausse solution à notre problème. C’est lamentable. Nous sommes les plus malheureux des hommes si nous troquons l’espérance que nous pouvons mettre dans le Christ pour un discours pseudo-scientifique au sujet d’un au-delà qui serait sans relation avec ce que nous vivons.

J’ai insisté sur ce point des croyances à "une autre vie dans un au-delà" parce qu’il semble que ce soit le cas le plus fréquent dans notre Occident moderne, sans compter que la civilisation et la "dé-civilisation" occidentales modernes ont répandu leurs succès et leurs ravages à travers toute la planète. Pour compléter ce premier point, il faut encore mentionner toutes les sortes de "gnoses" modernes. En effet, dans la mesure où cette première catégorie de croyances se caractérise par un pseudo-savoir de l’au-delà, elle relève de la gnose. Dans les temps anciens, les gnostiques étaient élitistes : leur espérance se fondait sur la conviction qu’ils étaient d’une espèce différente de celle de la majorité des humains. La gnose, au sens technique du vocabulaire religieux, est donc un savoir de sa propre appartenance à une catégorie humaine supérieure : l’âme du gnostique se serait figée de façon temporaire dans la forme de la chair, qui la fait ressembler à la masse des humains ordinaires, mais ce n’est qu’une illusion qui se dissipera lorsque ceux qui viennent d’en-haut y retourneront.

Les croyances modernes de "vie après la mort" sont une sorte de généralisation de la gnose : au lieu de croire cela pour soi à l’intérieur d’une catégorie restreinte, on le croit pour tous ; sauf à la rigueur pour ceux qui ne sont pas "cool", ceux qui justement ne veulent pas y croire : ceux-là, à la rigueur on les enverrait bien en enfer. Avec même une justification théorique "logique" : au fond l’enfer, ce serait précisément de ne pas croire à la vie dans l’au-delà pour tous, de ne pas croire "qu’on ira tous au paradis". J’emploie le mot "cool" parce qu’il constitue, à mon sens, un équivalent du mot "tolérant" que nous employons souvent comme s’il était chargé d’une signification précise et essentielle, alors qu’il recouvre au fond le même rêve adolescent dans lequel on serait "tous beaux et heureux et on s’aimerait et il n’y aurait plus de souffrances ni de méchanceté" pour peu qu’on cesse de "se prendre la tête". La réalité est plus compliquée et dramatique. C’est la fuir, et fuir l’existence, que de se bercer simplement d’un doux rêve.

Deuxième catégorie : la croyance au Grand Tout. Autrement dit, le panthéisme : l’idée que tout soit Dieu, que Dieu ne soit autre que tout, et que tout ne soit autre que Dieu. C’est largement l’idée de ceux qui se regroupent sous la rubrique "Je crois à quelque chose mais je ne sais pas quoi". Tout, c’est comme rien, on le sait bien. Croire à "tout", ce n’est pas rien, mais c’est tout comme.

Troisième catégorie, celle de la métempsycose ou de la réincarnation. Il y a des différences techniques selon que l’on croit que la migration des âmes peut se faire uniquement dans des corps humains, ou dans toutes sortes de réalités matérielles, animales, végétales ou même minérales. Je ne m’étendrai pas là-dessus pour ne pas me perdre dans des détails qui, à mon sens, n’ont pas beaucoup d’importance. Cette troisième catégorie de croyances peut se résumer à : "en attendant ça recommence". "En attendant", parce qu’il n’est pas exclut que l’errance de l’âme, de forme en forme, s’achève "un jour" en immersion définitive dans le Grand Tout. Finalement, comme on ne peut pas s’imaginer ce que sera la suite, on se figure que quand c’est finit ça recommence. Parmi les Français catholiques pratiquants réguliers, 7% croient à une réincarnation sur la terre !

Quatrième catégorie : le millénarisme. Les premières rêveries de ce type se référaient au "règne de mille ans" dont parle le livre de l’Apocalypse, règne paisible des justes avant la phase finale du combat contre le Diable. En réalité, les "millénarismes" comme mouvements réalisés au cours de l’histoire, sont pour la plupart très éloignés de toute référence biblique sérieuse. Le nazisme, avec son objectif d’un "Reich de mille ans" était un millénarisme. La doctrine des témoins de Jéhovah relève aussi du millénarisme, combiné avec une gnose à l’ancienne. Selon eux, les "cent quarante quatre mille" sont une élite que Jésus fait monter au ciel pour lui donner part à son triomphe final. Pour la grande masse, la multitude innombrable, il s’agit d’un avenir de vie exquise sur la terre qui est la nôtre, libérée de toute chose désagréable. Le communisme est un millénarisme dont Marx fut le prophète. Selon toutes ces doctrines, il dépend de nous de hâter l’avènement du Nouveau Régime, dont toutefois la venue est inéluctable. Mais il n’y a pas de rétribution. Dans le cas la métempsycose et la réincarnation il y a quand même une idée de rétribution "provisoire" dans ces réincarnations qui se produisent dans des formes de vie plus ou moins élevées ou méprisables, heureuses ou souffrantes, selon le "karma", c’est-à-dire le score réalisé dans la dernière vie en termes de bien et de mal.

Cinquième catégorie : le paganisme, l’animisme. Croyance au destin, à la fatalité, et à une survie provisoire. Les ethnologues ont constaté qu’en général les animistes croient à une extinction progressive de la personne : l’esprit "flotte" encore pendant un certain temps après la mort ; plus on était important socialement plus on persiste longtemps pour être honoré, moins bien on a été traité à sa mort, plus on persiste longtemps pour se venger, etc. Il n’y a pas de véritable rétribution, mais simplement une sorte d’arrière-monde qui flotte autour du monde, une adhérence qui s’estompe avec le temps. Toutefois, l’animisme témoigne à sa façon de la perspective constitutivement humaine d’un au-delà de la mort, d’un regard qui ne consent pas à s’arrêter au moment de la mort, qui pressent le droit de le franchir. Enfin il y a aussi dans l’animisme, et c’est capital, le sens de la prolongation de la personne dans sa descendance. On n’a rien inventé de mieux pour porter le regard au-delà de sa propre mort que de considérer sa descendance.

Sixième catégorie : ceux qui croient en rien, et à rien. Ceux-là vont contre tout : contre ce qui est affirmé par soi-même à soi-même, en chacun de nous, au plus intime de nous-mêmes, et contre l’expérience du sens dans le monde. Dire "Il n’y a rien" est encore plus absurde que dire "Il n’y a pas de Dieu." Vous vous rappelez : Si Dieu est, il peut nous dire qu’il est. Mais si Dieu n’est pas, qui est en mesure de le dire ? Notre condition humaine est d’être dépassé par le monde et par ce que nous vivons. Mais nous pouvons risquer une affirmation trop grande pour nous si elle s’appuie sur un plus grand que nous : alors il n’est pas exclu qu’elle tienne. Tandis que, si cette affirmation implique qu’il n’est pas de plus grand que nous, elle se voue elle-même à une inanité sans remède. Encore celui qui dit "il n’y a pas de Dieu" dit-il au moins "Dieu" : cela peut être comme le début d’un dialogue. Celui qui dit "Il n’y a rien" exprime seulement son angoisse.

Septième catégorie, enfin la rétribution. Dans tout ce qui précède il n’y a pas de perspective de rétribution au-delà de la mort. En revanche, les religions dites "monothéistes", ou encore "du Livre" - improprement parce qu’en tout état de cause le christianisme n’est pas une religion du livre, ne peut pas s’appeler religion du Livre, et que nous ne sommes pas ceux qui disent seulement "qu’il n’y a qu’un seul Dieu", mais ceux qui disent "que Dieu est UN", ce qui est beaucoup plus considérable -, bref les croyants qui se réfèrent à la Révélation faite aux patriarches Abraham, Isaac et Jacob, croient, sur la parole de Dieu, à une rétribution au-delà de la mort.

Les croyants qui se réfèrent à la révélation faite à Israël, ceux-là croient à une parfaite et universelle rétribution au-delà de la mort, et ceux-là seulement.

Quant à nous, chrétiens, nous croyons au jugement dernier, au jour de Dieu. Nous ne mettons pas notre espérance dans la survie de l’âme, mais dans la création nouvelle. Et certes, la doctrine de l’immortalité de l’âme et celle du jugement particulier sont catholiques, je le dis maintenant, et je n’y reviendrai pas. Vous avez tous appris qu’il y a le jugement général à la fin du monde, et le jugement particulier pour chacun à sa mort. Mais dans notre vision de catholiques occidentaux modernes, nous avons pratiquement effacé la perspective du jugement dernier, tout entière masquée derrière celle du jugement particulier. Or notre horizon doit être celui du jugement dernier, de la fin du monde, avec la résurrection de la chair ; et la doctrine du jugement particulier, qui est certaine, est seconde. On ne comprend rien au jugement particulier si on ne pose pas d’abord le jugement dernier.

Posez-vous, encore une fois, une "question-test" : Est-ce que ça vous intéresse de savoir comment vous allez être enterrés ? Je me rappelle très bien, enfant, avoir pensé, que ça m’était strictement égal, puisque de toutes façons je serais mort. Erreur ! Nous ne devons pas borner notre intérêt à l’horizon de notre mort. Nous devons avoir, au contraire, un horizon historique qui dépasse notre propre mort. N’attendons pas d’être morts pour nous intéresser à notre postérité ! D’ailleurs, ceux qui sont en mesure actuellement de s’intéresser efficacement à leur postérité, les saints, eux avaient justement pour perspective, au-delà de leur propre mort, la Parousie. Les saints couvent l’humanité d’un regard d’amour jusqu’à la fin, jusqu’au bout de notre histoire commune, en désirant avec amour la manifestation du Seigneur dans la gloire (2 Timothée 4,8).

Reprenons la série des catégories de croyance relatives à l’au-delà de la mort en les résumant dans une perspective historique ramenée à son mouvement essentiel.

a. L’animisme universel : croyance en une survie de la personne sous forme "d’esprit" - croyance qui correspond à un "existential" humain, pour employer un mot du vocabulaire philosophique, et qui se réalise comme une projection de l’expérience terrestre - et intérêt pour la survie corporelle de chacun en ses descendants - et cet intérêt est probablement le fin mot de l’anthropophagie : qu’il s’agisse de manger ses parents ou ses ennemis, c’est d’un service que l’on s’acquitte ainsi.

b. Le paganisme et l’empire. Lorsqu’empire il y a, c’est-à-dire forte centralisation d’une grande masse humaine, donc forte concentration de moyens, donc moyens d’une administration, en particulier judiciaire, donc expérience sociale que quelqu’un puisse être jugé après une période d’enquête, alors il y a aussi idée d’un jugement après la mort, et d’une survie plus que proche et provisoire. En Egypte, en Mésopotamie, en Grèce, à Rome et ailleurs, cela se vérifie. En somme, le principe animiste de projection fantasmatique de la vie au-delà de la mort s’enrichit, en contexte d’empire, de l’expérience d’une Justice qui peut, après un certain délai, faire éclater une vérité cachée et exécuter une juste sentence. Plus généralement, la représentation des "esprits divins" s’enrichit de l’expérience d’une hiérarchie impériale impressionnante, en sorte que se crée un "panthéon", un polythéisme organisé, que l’on appelle ordinairement paganisme.

c. La Révélation, premier temps : "Cessez de vous intéresser aux morts ! N’invoquez pas les morts !" Au shéol il y a "absence de Dieu", les morts ne peuvent glorifier Dieu : autant dire que la mort, c’est le néant. cf. Psaume 113b (115),17 : "Les morts ne louent pas le Seigneur, ni ceux qui descendent au silence". Le premier temps de la Révélation ne laisse subsister, comme perspective d’au-delà, que celle de se perpétuer dans sa descendance.

d. La Révélation, deuxième temps, ou accomplissement de la Révélation : "Confiez-vous infiniment en Dieu qui est le Dieu des vivants !" L’accomplissement de la Révélation n’est pas la négation de son commencement. Ne vous intéressez pas aux morts, mais confiez-vous en Dieu pour les vivants car il est le Dieu des vivants.

e. Notre paysage d’aujourd’hui : il est la conséquence, certes, d’une influence historique considérable de la foi chrétienne, mais dont il ne faudrait pas s’imaginer qu’elle aurait gagné, à aucun moment dans le passé ni aujourd’hui, véritablement une majorité d’hommes. Nous restons dans un fond animiste et païen qui est la chose du monde la plus répandue et la mieux partagée ; l’expression "croyance en une autre vie dans un au-delà" n’est pas détachée de l’animisme. "Les autres religions", la multiplicité des religions, c’est une illusion. Montesquieu met dans la bouche de son Persan préféré : "Bien sûr ce serait intéressant de suivre le précepte d’une religion, mais il faudrait choisir entre deux mille." Plaisanterie ! Il y a l’animisme universel, et il y a la Révélation faite à nos pères. Il n’y a pas vraiment autre chose. Ne confondez pas la diversité des croyances, qui sont faites de bric et de broc, d’un mélange d’animisme, de Sagesse et d’éléments de la Révélation, et une prétendue diversité des religions.

f. Dernier point : l’athéisme et le nihilisme. Là non plus il ne faut pas se laisser prendre à un pathos de nos contemporains qui s’imaginent surplomber l’histoire universelle depuis un sommet d’humanité. L’athéisme et le nihilisme, qui sont la même chose, ont toujours existé comme un état de révolte possible pour l’homme. Mais il s’agit d’une révolte contre Dieu bien plus que d’une position philosophique, au demeurant logiquement intenable.

Précisons maintenant ce qu’est la foi catholique en la rétribution au-delà de la mort.

A bien y regarder, on constate que la foi catholique intègre tout ce qu’il y a d’intuitions bonnes dans le tableau historique que nous venons de brosser : la profonde perspective inhérente à l’homme d’un sens qui n’ait pas de fin, l’importance de la descendance, le sens de la justice - qui est aussi une aspiration constitutive de l’humain - et , finalement, le refus des fausses monnaies. Car s’il est une grande diversité de croyances (non pas de religions), c’est parce que quand on n’a le choix qu’entre diverses fausses monnaies, on essaie de se convaincre de la validité de la sienne par comparaison avec les autres, qu’on rejette avec raison. En somme, selon une triste expression : "Si je me considère, je me désespère, mais quand je me compare, je me console." Nombreux sont ceux qui évitent de reconnaître l’inanité de leurs idées au motif qu’ils trouvent quelque imperfection dans les vôtres. Leur exigence de rigueur et de cohérence se trouve inhibée dès lors qu’il s’agit de porter un regard critique sur leur propre système d’interprétation de l’existence.

Le refus de la fausse monnaie est donc néanmoins aussi en nous. Sens de l’éternité - pour dire les choses en raccourci -, sens de la justice, sens de l’authenticité d’une éventuelle réponse à notre espérance, tout cela est en tout homme. Ce qu’il nous faut, à nous les hommes, c’est une rétribution au-delà de la mort qui accomplisse le sens de ce que nous vivons, et qui soit solide, et non de l’ordre de la rêverie. Or, voilà justement ce que Dieu nous annonce, ce Dieu qui s’est révélé à nos pères. Voilà ce qu’il nous annonce dans la Révélation, une révélation qui s’est développée tout au long de l’histoire biblique, mais qui s’était préparée longtemps avant, et s’est incorporée des éléments venus de l’extérieur du monde proprement biblique, une révélation accomplie en Jésus-Christ et qui se répand dans le monde jusqu’à nos jours et au-delà. Le principe de la révélation, c’est "Ce sera encore mieux que ce que vous pouvez désirer ou imaginer". - Seigneur, est-ce qu’au ciel il y aura de beaux couchers de soleil ? - Oui... Ce sera au moins aussi beau que ça !

La Révélation est mystagogique, elle est initiatique. Elle nous fait progresser sur un chemin qui nous est difficile, sur lequel nous trébuchons, sur lequel parfois nous avons l’impression de perdre ce que nous avions, mais c’est toujours vers un mieux, pour un mieux, c’est-à-dire pour ce que nous pourrons reconnaître comme sauvegardant ce que nous pensions avant. L’espérance chrétienne, c’est mieux que toute espérance humaine. L’espérance chrétienne accueille toute espérance humaine et la transforme en l’élevant. L’espérance chrétienne comble toute espérance humaine.

Petite anecdote que j’ai trouvée dans Le manuscrit de Saint Sépulcre : les contemporains de Dante ont vraiment cru que Dante avait visité le ciel et l’enfer. Par son génie littéraire, Dante avait réussi à donner aux lecteurs une description qui satisfaisait leur imagination. C’est flatteur pour Dante, mais pas pour ses lecteurs, dont l’ambition - en ce qui concerne le Ciel en tout cas - était décidément trop courte !

Ainsi, le principe de la révélation, "toujours mieux, toujours plus", ordonne les stades de compréhension du principe de la rétribution. La vengeance, c’est d’abord un bien, avant d’être un mal ; au sens où "il ne faut quand même pas que le mal reste impuni", car ce serait contraire à notre sens élémentaire de la justice, à notre requête élémentaire du sens. Ensuite, la loi du talion - un pour un -, c’est supérieur à la vengeance ; car cela satisfait le sens de la justice, à moindre frais. Et la grâce, c’est mieux que le talion. Oui, si c’est la grâce. Car pour qu’il y ait grâce il faut qu’il y ait condamnation : comment pourrait-on gracier un innocent ?

Là nous atteignons le noyau de ce que je voulais vous dire. La foi catholique, je vais vous la rappeler en quatre mots. Notre foi catholique, c’est que nous croyons à la Bonne Nouvelle annoncée aux pauvres, à la Bonne Nouvelle annoncée aux pécheurs. C’est la prédication de Jean-Baptiste : "Reconnaissez que vous méritez la mort. Reconnaissez que votre vie ne saurait échapper à la mort, tant elle est marquée de péché." C’est le baptême du Baptiste. Mais, "reconnaissez-le en face de Dieu qui est tout-puissant et miséricordieux, dans l’espérance du pardon". Et la prédication de Jésus c’est, en plus : "Croyez à la Bonne nouvelle", la nouvelle de la grâce. Vous méritiez la mort et vous êtes graciés. Voilà la "vengeance de Dieu", selon les prophètes. Il y a bien rétribution : le péché est condamné et détruit, et l’homme est sauvé. Ce qui nous est donné, c’est le salut, "à cause" de notre foi... au salut ! Et comme notre foi est un don de Dieu, nous sommes rétribués du don que nous avons reçu. C’est la logique évangélique : "A celui qui a, on donnera et il sera dans l’abondance, et à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a." Voilà la rétribution selon Dieu. Dieu rétribue magnifiquement ses propres dons. C’est ce que l’Eglise affirme quand nous prions la première Préface des saints. "Dieu rétribue ses dons", c’est la Révélation.

Et nous, nous faisons quantité de bonnes oeuvres ! Au lieu de nous divertir de quelque façon, nous sommes là à écouter la Parole de Dieu : Bravo ! Ce sera rétribué aussi. Dieu ne cesse de donner et, en plus, de rétribuer ses propres dons. Infiniment. Vous me direz : les saints, sauvés en Christ, vont aussi payer de leur personne, accepter la souffrance, la frustration, la mort. En tout cela il leur est donné - don suprême - d’être sauveurs avec le Christ. Don suprême de Dieu, qui sera... magnifiquement rétribué ! Notre salut ne nous fait pas échapper à la condition humaine souffrante, notre salut est aussi purification. Donc la doctrine du purgatoire n’a rien à voir avec une espèce de peine de moindre gravité que celle de l’enfer. Le purgatoire est purification, le purgatoire est encore oeuvre de salut de Dieu. le purgatoire n’a donc pas à voir avec l’enfer, mais bien avec notre expérience actuelle : maintenant Dieu nous sauve, et nous purifie. Quant à l’enfer, c’est le mystère du fait que quiconque refuse son salut en haine de Dieu le perd et se perd. Et seulement celui qui refuse son salut en haine de Dieu.

La "vengeance de Dieu", c’est que le péché est condamné mais nous, nous sommes sauvés par purification et grâce sur grâce. Voilà notre espérance catholique, l’espérance qu’est notre foi catholique dans la rétribution au-delà de la mort, selon la Bonne nouvelle de la grâce de Dieu. Oui, tout sera rétribué, et croyez-le, certainement, aucun bien ne sera perdu, aucun mal ne restera sans jugement.

Sur ce mouvement très fugitif, qui nous échappe, du passage de la vengeance à la grâce, je me contenterai d’un bref commentaire sur les formulaires bibliques de type "Dix commandements", que l’on appellera mieux encore "Dix paroles".

En Exode 20 et Deutéronome 5, Dieu se révèle lui-même, dans une tresse d’auto-désignations et de commandements. En effet, c’est en vivant selon le commandement de Dieu que l’on entre dans la connaissance de Dieu et réciproquement. C’est une vérité de notre foi, constitutive de notre vie chrétienne, que la pratique de la parole de Dieu est inséparable de la connaissance de Dieu. La connaissance chrétienne est inséparablement pratique, expérience, et intelligence.

Donc, si vous prenez Ex 20 et Dt 5, vous voyez que Dieu se révèle comme celui qui fait grâce à mille générations, si elles l’aiment et gardent ses commandements, mais qui poursuit la faute des pères sur les fils, s’ils le haïssent. Cela peut ne pas nous plaire beaucoup, surtout la fin, mais ce principe de rétribution est fondamental, central et constant dans la Bible, inséparable de l’auto-révélation de Dieu.

Voir Isaïe 59,18 - Jérémie 32,19 - Ezéchiel 33,10-20 - Psaume 61,12 - Siracide 11,28-30 et Sagesse 16,1-29, dans l’Ancien Testament, mais aussi Matthieu 16,27 - 1Corinthiens 4,5 - 2Corinthiens 5,10 - Apocalypse 2,23.20,13.22,12 dans le Nouveau Testament.

Ce thème est structurant de la Révélation : "Vois, je mets devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur..." (Deutéronome 30,15-20) puis Josué 24 - Jérémie 21,8 - Matthieu 7,13-14 et Matthieu 25.

Or, en Exode 34 - dans le passage qui fait pendant à celui d’exode Exode 20 - où Moïse reçoit les premières Tables de la Loi - comme l’épisode du don des "deuxièmes tables de la Loi", après que les premières furent brisées à la suite de l’affaire du veau d’or -, en Exode 34,7 donc, vous voyez apparaître cette idée inouïe que Dieu porte le péché de l’homme. C’est bien là, directement, l’annonce de la croix du Christ. Ce Dieu qui porte le péché de l’homme ne le porte pas comme si ce n’était pas important, comme si le péché n’était pas infiniment haïssable, mais selon sa patience, et le dessein de son amour, qui est de laisser au pécheur le temps de se convertir. Et c’est ainsi qu’il poursuit la faute chez les fils et les petit-fils : c’est une poursuite miséricordieuse. Si Dieu poursuit ainsi les fautes de génération en génération, c’est bien afin qu’aucun mal ne reste sans être condamné et qu’aucun homme ne reste sans pouvoir être sauvé (1Pierre 3,20 - 2Pierre 3,9.15 - Apocalypse 2,21), par la grâce du Dieu qui en son Fils a pris sur lui le péché du monde.

"La nuit qu’il fut livré le Seigneur prit du pain..."


19951109 retribution mort