Dimanche 22 février 2015 - Premier Dimanche de Carême Année B

La dernière tentation de l’homme

Genèse 9,8-15 - Psaume 24,4-9 - 1 Pierre 3,18-22 - Marc 1,12-15
dimanche 22 février 2015.
 

Quelle est la dernière tentation de l’homme ? Cette question doit rappeler à certains « La dernière tentation du Christ » : le film, tiré d’un roman du même titre, fit grand bruit et scandale avant même sa sortie en 1988. Comme je ne l’ai ni vue ni lue, je m’abstiendrai de critiquer l’œuvre ; autant, d’ailleurs, que de la recommander à quiconque. Pourtant, j’en retiendrai, au fondement d’un scénario scabreux médiatisé jusqu’à la nausée, une idée qui me paraît juste : Jésus a été tenté par le désir que le succès de sa mission puisse s’obtenir en évitant le passage par la croix. Il me semble même que c’est le sens de notre évangile d’aujourd’hui qui nous offre, en Marc, une version bien différente de celle de Luc et de Matthieu.

Dans ce bref passage, en effet, il n’est question ni de changer les pierres en pains, ni de sauter du sommet du Temple, ni de recevoir tout pouvoir sur le monde. Il n’est même pas dit que Jésus ait jeûné pendant ces quarante jours. Rien ne reste, en somme, de ce qui nous vient habituellement à l’esprit au sujet des tentations du Christ au désert.

En revanche, en quelques mots efficaces, Marc évoque un thème absent chez les autres évangélistes : celui de la restauration eschatologique de l’harmonie du paradis terrestre. Isaïe l’avait prophétisé pour les temps messianiques : « Le loup habitera avec l’agneau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira... » (Isaïe 11,1-10). Nous entendons ce texte merveilleux chaque année à la messe de Noël. Et l’alliance avec Noé, évoquée dans la première lecture, nous oriente vers ce projet car elle englobe tous les animaux (littéralement « les vivants » en grec). Et voilà qu’aussitôt après son baptême Jésus expérimente au désert ce tableau idyllique, puisqu’il « vit avec les bêtes sauvages ». De surcroît, il est « servi par les anges », alors que, par son incarnation, il avait été « abaissé un peu au-dessous des anges », selon l’épître aux Hébreux. Autrement dit, tout se passe comme si le résultat de sa mission était déjà atteint dans les termes de l’espérance la plus courante en Israël : une situation de paix et de prospérité terrestre parfaite. Et c’est en cela, sans doute, que réside la tentation de Jésus au désert selon saint Marc.

Bien sûr, Jésus, le Prince des vivants, avait un grand désir de vivre. La mort ne pouvait que lui faire horreur. L’idée d’y échapper, en tout cas à une mort précoce et atroce, lui était bien naturelle. Lorsque la croix se profilait à l’horizon, ce désir devenait une tentation. C’est pourquoi Jésus va jusqu’à dire « Passe derrière moi, Satan ! » à Pierre qui, après l’avoir reconnu comme Messie, résiste à l’annonce de la Passion d’un « Jamais cela ne t’arrivera ! » De même, à la veille de sa mort, Jésus en pleine agonie s’adresse au Père pour lui demander que cette coupe s’éloigne de lui. Et il lui a tout offert : ses tentations et sa vie, jusqu’à l’affreux calvaire et la mort ignominieuse.

Quant à nous, non seulement nous partageons avec Jésus le désir de vivre, mais, à la différence du Saint, nous sommes atteints de complicités avec la mort. Et, comme lui, nous devons tout offrir au Père dans la prière et l’Eucharistie du Fils : nos tentations dans le désir de vivre, mais aussi nos tentations de mort. Car Dieu peut tout entendre et purifier.

Dieu peut tout supporter et guérir. Il faut seulement que nous acceptions d’être sauvés par un crucifié qui s’est ainsi fait notre maître en amour et charité. Avec ce que cela implique de solidarité avec les réprouvés, les marginaux, les pauvres et les handicapés. La dernière tentation de l’homme, l’ultime tentative du diable pour nous perdre, c’est que nous refusions ce salut. Si le Christ a vaincu jusqu’à sa dernière tentation de retenir sa vie plutôt que de la donner pour nous, c’était afin qu’avec lui nous surmontions notre dernière épreuve pour entrer dans la Vie avec lui.