Université de Quartier - 7 décembre 1995

Le Fils de Dieu était-il juif ?

lundi 1er janvier 1996.
 

En cette période de crise sociale et de grèves, c’est une drôle de situation que de nous rassembler ce soir pour nous poser la question : "Le Fils de Dieu était-il juif ?" Ne serait-ce pas une évasion de la réalité ? Non, car justement nous avons à comprendre que l’humanité du Fils de Dieu est la réalité même. Que la vérité de tout ce que nous vivons de plus matériel, de plus pratique, c’est l’humanité du Fils de Dieu.

Voulez-vous voir une photo du Christ ? Vous pensez : comment pourrait-il nous montrer une photo du Christ, alors que la photo n’existait pas du temps de Jésus ? Mais je pourrais avoir un portrait. On connaissait, à l’époque, l’art du portrait, même si, pour les personnages les plus importants, l’image était toujours idéalisée. D’ailleurs, le Christ n’était pas pour son temps un personnage si important. Les fresques romaines comportent des scènes croquées sur le vif. Les artistes de l’Antiquité étaient capables de saisir l’expression d’une personne. C’est quand même extraordinaire de se dire que nous pourrions avoir une image assez fidèle du visage du Seigneur.

Pourtant, ne vaut-il pas mieux qu’il n’existe aucune telle image ? Vous savez que le mot image, en grec, c’est eidôlon, qui donne idole. Et vous savez que le commandement de l’interdiction des idoles, c’est littéralement l’interdiction de faire l’image de rien de ce qui existe ici-bas sur la terre ou là-haut dans le ciel. C’est pourquoi, parmi les chrétiens, la question s’est posée très sérieusement de la légitimité ou non des images en général, et plus précisément des images du Christ.

Mais la tradition a tranché en faveur de la légitimité des images, justement au motif que Dieu s’était incarné. Puisque Jésus Christ est le Verbe incarné, il est légitime de faire des représentations, des images, du Christ. Toutefois, cette autorisation ne nous donne en aucune façon quoi que ce soit qui puisse passer pour un portrait fidèle. Nous avons des représentations qui sont essentiellement des créations d’artistes, qui expriment, par une image, une certaine vision du Seigneur.

Dans l’Antiquité, le mot parousie, dans un usage ordinaire, signifie la venue, la présence, du souverain dans la ville. A cette époque, c’était un événement assez rare, au moins dans une petite ville de province, pour que, en attendant la venue du souverain, on se contente, lors des manifestations officielles, d’une image. D’ailleurs, et je fais là un raccourci très abrupt, dans toute sacristie vous avez encore aujourd’hui un "Jean-Paul II", et un "Jean-Marie Lustiger" si on est à Paris. Vous avez une image du pape dans toute sacristie au monde, et puis une image de l’évêque. Et cela, bien avant qu’on ait, non seulement des Marianne, mais des Loubet dans les mairies. Dans l’Antiquité, donc, on promenait dans les rues des villes de grandes effigies du souverain, offertes à la vénération du peuple. Un auteur antique affirme que lorsque le roi est dans la ville, personne n’aurait l’idée d’aller vénérer son image. Et il prend cette comparaison pour affirmer que, si Dieu lui-même est parmi nous, nous serions malavisés d’aller le chercher dans une représentation quelconque.

Tout bien pesé, si nous pouvions avoir, dans chaque sacristie, une photo ou un portrait fidèle de Jésus Christ, est-ce que ce serait bien ? Et d’abord, il faudrait avoir un portrait de lui à quel âge, et dans quelle circonstance ? L’image fige. Vous avez beau avoir une photo prise sur le vif, l’image est toujours une fixation du sujet dans une expression, une posture, un mouvement. Le Christ donne sa vie sur la croix : or justement, à ce moment-là, il n’a plus figure humaine, comme dit le psaume. Le Christ entre dans la vie publique à trente ans. Mais il prêche, il bénit, il accueille, il menace, il écoute. Et puis, avant d’avoir trente ans, qu’a-t-il fait ? Nous n’en savons rien. Est-ce que ce serait bien d’avoir un reportage photo sur toutes les années cachées du Seigneur ? Et quand il est né, tout petit, il était déjà - et Noël nous le rappelle -, tout ce qu’il est fondamentalement : le Fils de Dieu. Vous voudriez que nous ayons aussi une photo de Jésus bébé ?

Le Christ Jésus est une personne humaine, et comme tel il est lui-même dans son extension historique, donc d’une façon qui défie toute image. Un être humain ne peut absolument pas être mis en image. Nous ferions bien de nous le rappeler, et peut-être de le rappeler à notre société si enserrée dans la tyrannie de l’image. Décidément, cela ne m’étonnerait pas que ce soit par une disposition providentielle que nous n’avons pas d’image du Christ. Et justement parce que le Verbe s’est vraiment incarné, et parce que c’était vraiment important, le visage du Christ, sa personne corporelle, sa présence physique. Parce que "cet homme était Dieu" (c’est la confession de foi du centurion).

Cet homme était Dieu. Il faut que nous comprenions les musulmans et les Juifs de nous considérer comme des fous, d’affirmer ainsi qu’un homme est Dieu. Parce que s’il y a une chose certaine au sujet de Dieu, c’est qu’il n’est pas un homme. Dire qu’un homme est Dieu, c’est brouiller la différence fondamentale, c’est entrer dans une confusion sans issue. Vous connaissez peut-être cet adage de la logique : "De deux propositions contradictoires, on peut déduire ce que l’on veut."

Si nous commençons par poser que Dieu est l’homme, nous sombrons dans une confusion sans remède. Justement, nous ne commençons pas par poser que Dieu est l’homme. L’affirmation de l’incarnation est pour nous un problème, au sens moderne de "difficulté qu’il faut résoudre". Pas seulement parce que l’incarnation du Seigneur est un mystère, mais parce que nos expressions pour dire le mystère de l’incarnation sont risquées. Nous pouvons, avec la meilleure volonté du monde, prononcer des affirmations qui, loin de témoigner de la foi, la trahissent.

D’une façon générale, le témoignage de la foi est une entreprise risquée. Et cela se vérifie tout particulièrement à cette affirmation, qui est l’affirmation centrale de la foi chrétienne, de l’incarnation du Verbe.

Le Verbe s’est fait homme. Pas "homme" en général, mais un certain homme. Et pas seulement un homme singulier ou un homme incomparable. S’il était seulement un homme incomparable, ce serait plus facile. Mais ce serait peut-être une annulation de l’Incarnation. Il s’est fait homme comparable. Il s’est fait en tout semblable à nous, à l’exception du péché. Et la chose en laquelle tous les hommes sont semblables, c’est justement qu’ils sont différents les uns des autres d’abord par des particularités et non par des singularités : par le fait d’être d’une famille, d’un père, d’une mère, d’un pays, d’une patrie, d’un village, d’une langue, d’une culture, d’une taille, d’une corpulence, d’un métier, d’une catégorie sociale, d’une "sensibilité", d’une époque... Tout cela Jésus l’est. Il est terriblement particulier. Il est charpentier, il est de Nazareth, il est de la maison de David à Bethléem, il est de l’époque d’Auguste et de Tibère, il est juif. C’est très particulier. C’est tellement particulier, juif, que, d’une certaine manière, être juif, c’est affirmer qu’on n’est pas comme les autres. L’essence de la judaïté, c’est la particularité.

Mais je suspends ici ces considérations, car j’aborderai plus précisément la question de l’identité juive de Jésus dans un deuxième point. Je traiterai d’abord un premier point, que l’on pourrait dire de "Christologie ontologique", et qui se formulerait ainsi : "le Fils de Dieu était-il un homme ?" L’Ecriture affirme que dans l’humanité de Jésus Dieu résidait en quelque sorte : En lui habite toute la plénitude de la divinité, corporellement (Col 2, 9). En somme, nous nous interrogerons sur l’être du Christ. Ensuite je passerai à la question qui fait notre titre, et qui peut ressortir à une "Christologie historique", la question de la judaïté de Jésus. Enfin nous tenterons une réflexion en forme de synthèse.

La différence qui fonde toutes les autres, c’est la différence entre Dieu et les hommes, qu’on appelle, en théologie, la différence créaturale. Dieu est Dieu, il n’est pas homme. Dieu est un pur esprit, éternel, immortel, tout-puissant, omniscient, impassible. L’homme est mortel, il est chair, il est faiblesse : "Faible vermisseau, misérable mortel" (Isaïe 41,14). Bien plus, Dieu est saint, et l’homme est pécheur. Donc dire "Jésus est vraiment Dieu et vraiment homme", c’est s’embarquer sur un chemin qui, à vues humaines, est absolument sans issue. C’est poser d’emblée l’impossibilité de dire quoi que ce soit de clair, de distinct, de sérieux, de raisonnable. Devant une telle matière, nous ne pouvons avoir qu’une attitude de grande prudence et de très grande humilité. C’est vrai d’une façon générale pour l’énoncé et l’exposé de la foi, combien plus pour l’énoncé de cette vérité de foi fondamentale qu’est l’Incarnation du Verbe. Nous sommes portés au mystère par la grâce et la puissance de Dieu, nous devons toujours recevoir cette parole en grande humilité, non avec arrogance et "maîtrise", surtout pour faire des raisonnements "contraignants" pour les autres... et pour Dieu !

Est-ce qu’on peut dire, comme je l’ai entendu parfois : "Notre Dieu est un homme juif" ? Non ! On ne peut pas dire ça. "Le Fils de Dieu était-il un homme ?" Plutôt non ! Le Fils de Dieu est engendré avant les siècles, de l’Inengendré, avec qui il est Un. Mais le centurion dit : "Cet homme était le Fils de Dieu." Et vous voyez déjà, de même, que la réponse à notre question titre "Le Fils de Dieu était-il juif ?" est plutôt non. En revanche, à la question "Ce Juif était-il le Fils de Dieu ?", la réponse est cent fois oui. De même, "Est-ce que Dieu a une mère ?" Plutôt non. Et pourtant, "Marie est la Mère de Dieu ?" Cent fois oui. Vous voyez que cette matière est délicate. Jésus est le Verbe incarné. Mais est-ce que le Verbe est Jésus ? Vous comprenez qu’il vaudrait mieux quand même éviter de dire que le Verbe n’est pas Jésus, ou que Dieu n’a pas de mère, dans la mesure où nous savons qu’en un sens, si. Mais il ne faut surtout pas affirmer : "Mais oui, Dieu a une mère, puisque Marie est mère de Dieu" ou "Mais oui, Dieu est un homme, puisque cet homme est Dieu."

Un autre exemple, choisi dans une matière pas très éloignée de notre sujet précis : l’Eucharistie. Vous avez peut-être appris que le pain présenté à l’offertoire, une fois consacré, n’était plus du pain. C’est d’ailleurs une affirmation dogmatique. Mais le Seigneur nous dit : "Je suis le Pain de vie, je suis le vrai pain. " S’il est le Pain, c’est donc bien un pain. Et qu’est-ce que je veux dire d’autre quand je dis que c’est "du pain", sinon que c’est "un pain" ? Oui, le Fils de Dieu, le Christ ressuscité, est une vraie nourriture. Et pourtant il est clair qu’il ne convient pas de dire que c’est du pain. Et que si même on se pose la question en insistant bêtement, il faut répondre : "Ce n’est pas du pain." Mais c’est dommage d’en venir là, car on risque d’obscurcir la vérité fondamentale qu’il est "le Pain de la vie éternelle".

"La foi en l’incarnation véritable du Fils de Dieu est le signe distinctif de la foi chrétienne", nous dit le Catéchisme de l’Eglise catholique, citant 1 Jean 4,2 : "A ceci reconnaissez l’Esprit du Fils de Dieu : tout esprit qui confesse le Christ venu dans la chair est de Dieu". La foi en l’Incarnation est l’événement central de la foi chrétienne.

Essayons, avec autant d’audace que d’humilité, d’entrer un peu dans l’intelligence de ce mystère. Comme le dit le Catéchisme (p.104), Comment le Fils de Dieu est-il homme ? J’aurais pu prendre cette question comme titre ce soir. Cette question, nous nous la posons ce soir. Et nous allons essayer de comprendre.

Le passage obligé, ce sont les hérésies christologiques du 4ème siècle. La première hérésie "exemplaire" est celle de Nestorius, qui voit dans le Christ une personne humaine conjointe à la personne divine du Fils de Dieu. Donc une espèce d’association extrêmement intime et étroite entre deux personnes. A cela le concile d’Ephèse (troisième concile oecuménique), en 431, a répondu que le Verbe (deuxième Personne de la Sainte Trinité, éternel, Dieu) en s’unissant dans sa personne (le Verbe est une personne) une chair animée par une âme rationnelle, est devenu homme (page 103). Ainsi, Dieu s’est fait homme ! Nous retrouvons cette affirmation qui toujours nous fait défaillir : Dieu est devenu homme. Mais aussi, nous voyons le premier principe d’une intelligence de ce mystère : c’est le Verbe qui est le sujet de l’Incarnation.

C’est la Personne divine qui opère l’incarnation. Il n’y a pas deux personnes distinctes, dont l’une adopterait l’autre, mais une Personne, la Personne divine du Verbe de Dieu qui, de son opération propre, devient homme, sans cesser d’être Dieu. L’humanité du Christ n’a d’autre sujet que la Personne du Fils de Dieu, qu’il a assumée et faite sienne dès sa conception. Donc, bien entendu, sont encore plus loin de la foi chrétienne les théories d’"assomption", c’est-à-dire d’une personne humaine qui serait devenue Dieu.

C’est pour cela que Marie est Mère de Dieu. "Marie est Mère de Dieu, non parce que le Verbe aurait tiré d’elle sa Personne divine, mais parce que c’est d’elle qu’il tient le corps sacré doté d’une âme rationnelle, uni auquel, en sa personne le Verbe est dit naître selon la chair." C’est une formule dont la complexité même doit nous être instructive. Vous la trouverez dans le Catéchisme de l’Eglise catholique page 103. Voyez de quel luxe de précautions, de précisions, s’entourent les Pères pour dire quelque chose de ce mystère.

Dirai-je que "Marie est mère de Jésus en tant qu’homme" ? Non ! Pas de "en tant que". Sinon, Marie ne serait précisément pas Mère de Dieu. Or Marie, est Mère de Dieu : le Fils engendré du Père avant tous les siècles selon la divinité, et en ces derniers jours, pour nous et pour notre salut, né de la Vierge Marie, Mère de Dieu, selon l’humanité. (p 104).

Puisque celui qui naît, lorsque Jésus naît, n’est autre que le Fils de Dieu, n’est autre que le Verbe, puisque l’humanité de celui qui naît n’a pas d’autre sujet que la Personne du Fils de Dieu, celui qui naît est Dieu. Et celle qui est sa mère, est Mère de Dieu.

L’humanité du Christ n’a d’autre sujet que la personne du Fils de Dieu qui l’a assumée et faite sienne dès sa conception. Marie est "Mère de Dieu, non parce que le Verbe de Dieu aurait tiré d’elle sa nature divine, mais parce que c’est d’elle qu’il tient le corps sacré doté d’une âme rationnelle, uni auquel en sa personne le Verbe est dit naître selon la chair."

Au passage, notez qu’un mystère peut en cacher un autre plus grand. Nous sommes, en cette veille du 8 décembre, déjà entrés dans la fête de l’Immaculée conception, c’est-à-dire que la Vierge Marie a été conçue sans péché par une grâce exceptionnelle. Pour notre époque, ce mystère de la foi, confondu avec celui de la maternité virginale de Marie, est particulièrement imbuvable. Mais cela n’a pas de sens de s’interroger sur la maternité virginale de Marie en dehors de la foi en l’Incarnation, qui nous situe déjà bien au-delà de tout rationalisme vulgaire ! On n’a aucune chance d’entrer dans le mystère de Marie si on n’a aucune idée du mystère de l’Incarnation.

Contre les monophysites, Chalcédoine 451 (4ème concile oecuménique) confesse : "Un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus-Christ, le même parfait en divinité et parfait en humanité, le même vraiment Dieu et vraiment homme, composé d’une âme rationnelle et d’un corps, consubstantiel au Père selon la divinité, consubstantiel à nous selon l’humanité, semblable à nous en tout à l’exception du péché (He 4, 15)... Un seul et même Christ, Seigneur, Fils unique, que nous devons reconnaître en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation. La différence des natures n’est nullement supprimée par leur union, mais plutôt les propriétés de chacune sont sauvegardées et réunies en une seule personne et une seule hypostase." (page 104).

Hypostase : vous savez que le mot personne vient du latin, tandis que le mot hypostase vient du grec. Dans les échanges entre pères grecs et pères latins, et surtout dans la suite de la Tradition, ces deux mots ont été identifiés, pris l’un pour l’autre. En réalité, cela pose de sérieux problèmes de philologie. Car l’origine du mot personne et celle du mot hypostase sont très différentes. Le mot personne a pour origine l’idée du masque, dans le théâtre. C’est donc au départ un "caractère", une personne au sens de personnage. Tandis que le mot hypostase traduit littéralement en latin puis en français donne substance, c’est-à-dire "ce qui se tient dessous", le fond des choses.

Ce soir nous ne rentrerons pas très avant dans ce débat, ce débat philologique entre le grec et le latin, mais j’essayerai quand même de vous faire percevoir, par un exemple, qu’il a beaucoup d’importance : la querelle du filioque porte sur le point dogmatique qui aurait pu sérieusement séparer les chrétiens d’Orient, dits orthodoxes, de ceux d’Occident. Or la querelle du filioque vient d’une différence d’expression en grec et en latin pour ce que nous rendons en français par le verbe procéder :

"Il procède du Père et du Fils", confessons-nous en français. Or ce verbe, si on prend son original latin, justifie notre traduction. Mais si on prend l’original parallèle grec, il ne la justifie pas ; il ne justifie pas l’adjonction : "et du Fils". Même les catholiques latins, même le Pape, qui, lorsqu’ils confessent la foi avec le Credo en latin ou dans une traduction du latin disent "et du fils", ne le diront pas en grec. Il ne le diront pas, parce que ce n’est pas exactement le même verbe. Dans un cas le verbe permet "et du Fils", parce qu’il donne à comprendre comment la procession du Fils est l’opération du Père non sans le Fils, puisque le Père ne fait rien sans le Fils. Tandis que, dans le grec, il s’agit surtout de désigner le principe unique, donc il ne faut pas dire "et du Fils", car l’unique principe est le Père.

Ce bref commentaire était pour souligner l’importance de ces questions de mots, leur importance réelle : derrière la philologie est engagée une réalité de communion ou de malentendu entre les Eglises, qui a en outre des conséquences formidables sur la vie du monde. Parce que dans le choix délicat des mots est engagée la justesse de la foi, qui fait qu’on avance dans la lumière au lieu de se perdre dans la confusion. Il y a parfois bien peu de distance entre les sommets de la lumière et le précipice de l’obscurité. Et pas seulement parce que la roche Tarpéienne est proche du Capitole, mais surtout parce que l’ennemi, qui a semé l’ivraie, l’a semée si dense dans le bon grain qu’on ne pourrait arracher prématurément l’un sans l’autre. Alors prenons garde, ne sous-estimons pas la difficulté, ne dédaignons pas l’effort.

Après Chalcédoine qui, réagissant contre le monophysisme, affirme qu’en Christ il y a deux natures, une nature divine et une nature humaine, certains firent de la nature humaine du Christ une sorte de sujet personnel. En quelque sorte, nous avons là un retour du nestorianisme ; mais, instruit pas l’expérience, les hérétiques ne disent pas : "il y a deux personnes", ils considèrent seulement la nature humaine du Christ un peu comme si c’était une personne. Alors le cinquième concile oecuménique, à Constantinople en 553, affirme : Il n’y a qu’une seule hypostase (ou personne) qui est Notre Seigneur Jésus Christ, Un de la Trinité. Cette dernière expression est particulièrement étonnante. Et le Catéchisme (p 104) poursuit : "Tout, dans l’humanité du Christ, doit être attribué à sa Personne divine comme à son sujet propre. Non seulement les miracles, mais aussi les souffrances et même la mort : Celui qui a été crucifié dans la chair, Notre Seigneur Jésus Christ, est vrai Dieu, Seigneur de la gloire, et Un de la Sainte Trinité."

Est-ce que Dieu est mort ? En tout cas, je ne dirai pas le contraire. Lui qui ne peut ni souffrir ni mourir, il s’est fait homme pour pouvoir et souffrir et mourir, pour nous.

Voyez ici qu’il ne faut pas employer des expressions du genre : "Jésus en tant qu’ homme, Jésus en tant que Dieu". Il ne faut pas dire par exemple : "Quand Jésus souffre son agonie au jardin des Oliviers, c’est en tant qu’homme." Ce n’est pas catholique de dire ça ; c’est plutôt du nestorianisme. Tout dans l’humanité du Christ doit être rapporté à l’unique sujet qu’est la Personne du Fils de Dieu : les souffrances, la mort, l’angoisse. Il n’y a pas Jésus en tant qu’homme et Jésus en tant que Dieu. Il y a une seule Personne, Jésus Christ.

Notre fil conducteur, notre "ligne de vie" qu’il faut tenir ferme, est la pensée que Dieu reste l’acteur essentiel : c’est Dieu qui s’est fait homme et non l’homme qui s’est fait Dieu. Et certes, Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit fait Dieu... mais par Dieu.

Revenons au concile de Chalcédoine, qui enseigne à croire en "un seul et même Christ, Seigneur, Fils unique, que nous devons reconnaître en deux natures"... "le même, parfait en divinité, parfait en humanité" (p 104). Donc en particulier, l’âme humaine du Christ est réelle, "avec ses opérations d’intelligence et de volonté" (p 105). Ainsi, le Christ a deux volontés : une volonté humaine et une volonté divine. De même, il a une intelligence humaine et une "connaissance divine".

Tout cela, "sans confusion et sans changement, mais sans division ni séparation" (104), en sorte que "dans son âme comme dans son corps, le Christ exprime humainement les moeurs divines de la Trinité" (105). Vous rendez-vous compte ? C’est écrit ainsi dans le Catéchisme. Ce que nous pouvons oser dire !

"Le Fils de Dieu a travaillé avec des mains d’homme. Il a pensé avec une intelligence d’homme. Il a agi avec une volonté d’homme. Il a aimé avec un coeur d’homme" (p 105). Il avait une vraie connaissance humaine, donc forcément, pas illimitée. Il était dans les conditions historiques de son existence, dans l’espace et dans le temps. Comme tout homme. En sorte qu’il a pu "croître en sagesse, en taille et en grâce" (Luc 2,52), Le Fils de Dieu s’est fait homme en sorte qu’il a pu devoir grandir en sagesse et en grâce ! Il était soumis à ses parents et, selon l’expression du Catéchisme de l’Eglise catholique, Joseph est le père légal de Jésus (p 117) ; et Jésus était soumis à son père légal.

Il a même été amené à s’enquérir sur ce que, dans la condition humaine, on doit apprendre de manière expérimentale (cf Mc 6, 38.8,27 ; Jn11,34 etc.) cela correspondait à la réalité de son abaissement volontaire dans "la condition d’esclave" (Ph 2,7). Il ne connaissait pas, avant de l’avoir appris, le métier de charpentier. Mais en même temps, cette connaissance vraiment humaine du Fils de Dieu exprimait la vie divine de sa Personne. "La nature humaine du Fils de Dieu, non pas elle-même mais par son union au Verbe, connaissait et manifestait en elle tout ce qui convient à Dieu" (saint Maxime le Confesseur). C’est en premier lieu le cas de la connaissance intime et immédiate que le Fils de Dieu fait homme a de son Père. "De par son union à la Sagesse divine en la Personne du Verbe incarné, la connaissance humaine du Christ jouissait en plénitude de la science des desseins éternels qu’il était venu révéler. Ce qu’il paraît ignorer dans ce domaine, Il déclare ailleurs n’avoir pas mission de le révéler (Mc 13,32. - Ac 1, 7). (p 105).

Dans cette dernière formulation du Catéchisme, il y a une petite nuance qui n’est pas sans conséquences. Il s’agit du fait que dans l’Evangile, Jésus affirme : "Le Jour, personne ne le connaît, pas même les anges, pas même le Fils, sinon le Père." Et le Catéchisme, dans la grande tradition de révérence en la matière, évite de dire que Jésus ne connaissait pas ce jour. D’un autre côté, il ne peut pas dire non plus qu’il le connaissait, puisque Jésus dit qu’il ne le connaît pas. Il laisse là un flou pudique qu’il ne nous appartient certainement pas de prétendre dissiper avec autorité. Toutefois, vous ayant dûment prévenu - il faut distinguer soigneusement entre ce qui relève de la recherche théologique et ce qui est établi et vérifié par la Tradition - je vais quand même me risquer à le commenter.

De même que, la connaissance humaine du Christ étant limitée, Jésus manifestait tout ce qui convient à Dieu de façon adéquate à l’intérieur de certaines limites - des limites qu’évidemment lui-même avait accepté de poser, puisque l’incarnation est l’oeuvre aussi de la Personne du Fils de Dieu dans l’Unité divine - de même il ne me paraît pas du tout inquiétant de comprendre que la connaissance humaine de Jésus ignorait le Jour - alors que la science du Fils de Dieu ne peut l’ignorer - par une disposition semblable à celle qui fait que le Fils de Dieu, le Verbe éternel, la Sagesse même, a pu assumer l’ignorance relative de l’homme qu’est Jésus. Non seulement cela ne m’inquiète pas, mais au contraire, m’émerveille, m’enchante et me fortifie. C’est bien dans des conditions humainement limitées que le Fils de Dieu s’exprimait au sujet de lui-même adéquatement : voilà qui fonde notre folle audace, de nous exprimer avec nos pauvres mots humains sur le mystère même de Dieu ! En somme, seule la foi chrétienne justifie clairement et pleinement que l’homme parle de Dieu. Parce que Dieu s’est fait homme.

Pour illustrer cette notion de distinction, de différence, entre la connaissance humaine et la connaissance divine du Fils de Dieu, je prendrai l’épisode du Jardin des Oliviers où Jésus dit : "Non pas ma volonté, mais la tienne." De quelle volonté s’agit-il ? La volonté divine ? Absurde ! La volonté divine du Fils de Dieu est toujours absolument en accord avec celle du Père. Il s’agit donc de la volonté humaine de Jésus. Peut-elle être contraire à celle de Dieu ? Impossible ! Mais elle peut être dans l’obscurité. Le Christ peut se trouver dans l’obscurcissement de la connaissance humaine des desseins du Père. Non, sans que ce soit selon la volonté du Père ; et donc selon celle du Fils ! Et seule cette obscurité nous donne à recevoir cet épisode comme réellement révélant. On échappe ainsi complètement à l’idée : "Il a peur en tant qu’homme" ou "il a tenté de résister, en tant qu’homme". Ce qui est loin d’être catholique, et même contraire à notre foi. Résister aux tentations, oui, le Christ l’a fait. Mais, à la tentation, il n’a absolument même pas commencé à céder ! C’est notre foi. En revanche, dans l’ignorance de la voie que le Père veut pour lui à ce moment-là, c’est avec une sueur de sang, dans une angoisse extrême, qu’il prie le Père, qu’il le supplie, de faire sa volonté.

Ainsi donc, le Fils sait et ne sait pas, veut et ne peut vouloir, ne souffre pas et souffre. Pas d’opposition ni de division entre les deux natures, mais une différence, une distinction. Pas de séparation. De là peut se poser une question qu’on appelle celle du "reflux de l’Incarnation dans la Divinité". Mais, bien que nous puissions formuler la question, ce thème d’un éventuel "effet en retour" de l’existence humaine du Christ dans la nature même de la divinité nous est, je crois, absolument impénétrable. Cette question ne peut guère être autre chose pour nous que le lieu d’un vertige de piété.

Je répéterai plutôt ce qu’il me paraît essentiel de garder fermement à l’esprit : Jésus est le Verbe incarné ; en lui l’invisible s’est rendu visible à nos yeux ; il exprime authentiquement et parfaitement la vie divine en son humanité. Mais Dieu seul accomplit l’Incarnation, et aussi la Rédemption (cf Jn 6,53.63).

Notre deuxième point sera plus rapide que le premier. Jésus est le Fils de Dieu fait homme. Et certes, bien sûr, Jésus est juif. mais pour bien comprendre le sens de cette affirmation, il faut bien comprendre ce que signifie "juif".

Sur l’affirmation même (Catéchisme de l’Eglise catholique) : "La circoncision de Jésus (Luc 2,21), le huitième jour après sa naissance, est signe de son insertion dans la descendance d’Abraham, dans le peuple de l’Alliance, de sa soumission à la Loi et de sa députation au culte d’Israël, auquel il participera pendant toute sa vie." Et quand la Samaritaine (Jean chapitre 4) dit : "Tu me parles à moi ?" l’évangéliste ajoute : les Juifs ne voulaient rien avoir de commun avec les Samaritains (verset 9). Le narrateur dit bien que Jésus est juif, et Jésus lui-même, au verset 22, dit : "Nous, nous savons qui nous adorons parce que le salut vient des Juifs." Jésus dit en substance : "Nous, les Juifs".

Le mot "juif" signifie littéralement "habitant de Juda" ou "fils de Juda". Juda, en hébreu Yehoûdâh, signifie : "Le SEIGNEUR (YAH) soit loué". Précisément, Juda est le nom d’un des douze patriarches, fils de Jacob-Israël, et donc le nom d’une des douze tribus, et du territoire qui lui est attribué. Juda donne Judas (avec un s final à cause du passage par le grec Ioudas) ou Jude pour tous les autres personnages du nom. A la suite d’un certain nombre d’événements, Juda comme royaume lié historiquement à la tribu, et le peuple qui l’habite, vont rester les seuls fidèles fils d’Israël. A leur propre témoignage, mais aussi au témoignage de la Bible. La notion de "reste d’Israël", essentielle dans la Bible, suppose un rétrécissement d’Israël, ce qui est en soi incompréhensible, puisque la Promesse, c’est la promesse d’une descendance prolifique, d’un évasement, d’une multiplication. L’expérience historique d’Israël est donc contraire aux termes de la promesse, de l’espérance. Cette expérience du "reste d’Israël", passe par Juda, qui est un douzième du peuple. Et qui va continuer : à l’intérieur même du royaume de Juda, quand les gens vont rentrer de Babylone, ils vont dire : "Tout le petit peuple de la terre est perdu". Dans l’expérience des Juifs, ils sont encore réduits à une petite élite. Et c’est pourquoi "le peuple de la terre" est devenu synonyme de "perdu". Perdu pour l’Alliance, perdu pour la foi, les petits et les anonymes... que Jésus est venu chercher !

Jésus, non seulement est juif, mais il est le seul Juif au sens où, sur la croix, Jésus est le seul fils d’Israël, le reste d’Israël à lui tout seul : rejeté de tous, rejeté de son peuple, lui seul est vraiment fidèle. Dans l’événement de la croix du Christ se consomme le refus d’Israël. Comme dit saint Paul, "Il (Dieu) a enfermé tous les hommes dans le péché afin de faire à tous miséricorde". Le rejet du Christ par son peuple met le peuple hors Alliance. Jésus accomplit la quintessence de l’histoire d’Israël qui passe par Juda. Et l’étape historique de la réduction d’Israël à Juda est une étape décisive. Jésus est en outre le Christ, le Messie d’Israël annoncé dans la descendance de Juda. Il est "le Lion de Juda".

La judaïté de Jésus n’est pas un trait quelconque de sa personne, mais c’est un trait qualifiant, révélant. Jésus était certainement de rhésus + ou -, et de groupe sanguin AB ou O ou autre chose, et ce n’est pas une différence significative. Mais la judaïté de Jésus est un caractère révélant. En même temps, cette particularité juive - je disais dans l’introduction que "le fait d’être particulier est le propre du judaïsme", ce qui est certes une formule à la fois provocante et trop ramassée - va bien à Jésus en ce sens qu’il est "l’homme particulier" par excellence - et je dis bien "particulier", pas seulement "singulier" - car sa particularité est d’être fidèle à Dieu. La Révélation, l’Incarnation même, passent par la particularité Juive. La judaïté fait partie de Jésus, le Christ. Mais cette particularité "explose" dans l’événement de Pâques, en même temps que l’humanité de Jésus est transfigurée, élevée à la capacité d’être le Pain de vie, et d’incorporer tous les hommes en lui. Cette particularité explose dans l’événement de Pâques puisque, ressuscité, le Christ devient l’aîné d’une multitude de frères. Et cette "particularité unique" d’être fidèle à Dieu, le Christ la fait partager - ainsi le veut-il - à tous les hommes. En ce sens la judaïté de Jésus explose, et en ce sens, la judaïté de Jésus nous est donnée : dans le sens de la quintessence de la fidélité d’Israël. Ce qui s’exprime en particulier par l’affirmation évangélique que nous sommes des véritables fils d’Abraham, par la foi.

Dans ces conditions, me direz-vous, qu’en est-il de ceux qui sont les Juifs d’aujourd’hui ? Nous en reparlerons ultérieurement. Disons seulement ce soir que la façon dont on répond à la question "Que sont les Juifs ?" est qualifiante pour celui qui répond ; et c’est pourquoi, avant tout, il faut considérer ce qu’ils disent d’eux-mêmes.

Nous allons maintenant rassembler les considérations que nous avons réparties en deux points dans une esquisse de synthèse. Pour cela, je citerai une dernière formule du Catéchisme, qui vient au début du chapitre sur le Christ (page 29) :

"Le Christ, le Fils de Dieu fait homme,

est la Parole unique, parfaite et indépassable du Père."

Il est lui-même la Parole que nous adresse le Père. Il est lui-même communication, alliance, lien, invitation, réalisation, union des hommes avec Dieu. Comprendre l’Incarnation n’est rien autre qu’entendre la Parole de Dieu qui nous est adressée ; Parole qui est dans la Bible, Parole qui est le Christ lui-même, Parole qui est lumière sur les hommes que nous sommes. C’est bien un homme qui est cette Parole, et qui est cette union de Dieu et de l’homme. Le fait que ce soit un homme est décisif en soi, et en soi suffisant.

Que la Parole de Dieu soit un homme, tout est là. Cette Parole de tendresse, d’amour, de réconfort, de guérison, de pardon et de salut pour nous, nous qui sommes blessés dans notre humanité, nous dont le malheur est que le péché nous coupe de Dieu comme de nous-mêmes. Rétablis dans notre humanité, nous sommes établis dans la divinité du Christ. Il existe un homme en qui je peux absolument mettre ma confiance, il existe un homme dont les gestes, les mots, les attentions, les délicatesses, les explications, les jugements, les réserves, les regards - tout en somme dans les déterminations et les limites qui sont notre lot commun à nous les hommes : d’espace, de culture, de condition historique - sont parfaits et parfaitement dignes de Dieu. Dans ces conditions, il n’y a plus de limites à mon ambition pour moi-même, ou plutôt à notre ambition pour nous-mêmes, ou plutôt à l’ambition de l’Eglise pour nous.

Notre monde où s’agitent tant de d’argument et d’opinions, où les jeunes et les adolescents sont pétris de soupçons "sur l’existence de Dieu" plus ou moins appuyés sur la conjecture de l’existence d’autres mondes, sous diverses formes qui finalement se ramènent toutes à la formule désespérément suffisante du sceptique : "Après tout qu’est-ce qu’on en sait ?", notre temps, à quoi vais-je le comparer ? Je vais le comparer à l’homme de la lettre de saint Jacques : "Si quelqu’un écoute la Parole et ne la réalise pas, il ressemble à un homme qui observe dans un miroir le visage qu’il a de naissance. Il s’est observé, il est parti, il a tout de suite oublié de quoi il avait l’air" (Jc 1,23).

Dans cette curieuse comparaison de l’auteur biblique, je lis cette virevolte des opinions que nous trouvons dans la bouche de nos contemporains, et peut-être dans la nôtre : enfants, adolescents, ou adultes qui affirment tour à tour un peu tout, un peu n’importe quoi, parce que l’état du débat social ne leur impose aucune obligation de cohérence du discours et de la vie en matière métaphysique ou morale. De même on se déguise en cow-boy, en clown ou en zorro, peu importe pourvu que l’on "s’éclate" : les personnalités s’éclatent en une multitude de figures, d’images qui sont autant d’impressions fugitives.

Voyez l’incroyable inconséquence de notre époque, si troublée, si inquiète, pour des ébranlements qui sont somme toute peu de choses : parce qu’on est privé de métro et de trains depuis quelques jours, déjà certains stockent le sucre et l’huile, d’autres prennent des contacts à l’étranger, ceux-ci commencent à faire des scénarios de guerre civile, ceux-là remplissent leur réservoir d’essence. Quelle incroyable contradiction il y a entre l’espèce de suffisance et d’arrogance de cet homme moderne qui parle à tort et à travers de Dieu et "des religions" parce qu’il est bien installé sur une situation économique privilégiée au regard de la situation moyenne des hommes dans l’histoire universelle, mais dont il est si dépendant que l’idée seulement que commencent à lui manquer quelques détails de son bien-être le met sens dessus dessous. La profondeur de nos réactions à de petits ébranlements trahit la précarité de ce que nous avons l’habitude de considérer comme inébranlable

Il ne faudrait certes pas que nous tombions nous-mêmes dans une suffisance fallacieuse du discours de la foi. Néanmoins, nous devons être à la hauteur de la fermeté du Christ, et de l’assurance qu’il nous communique. Nous devons être dans ce monde les signes de ce qui tient vraiment ; nous devons en tout cas ne pas manquer de le dire : Il y a quelqu’un dans notre monde, ce monde où finalement tout est si précaire et si fugace, il y a quelqu’un d’éternel, de solide, de sûr, qui a vaincu le monde, qui règne, c’est Jésus Christ. C’est un homme qui consacre ainsi tout homme dans son humanité et qui l’appelle à la dignité humaine. Il est l’ancre de notre âme (Hb 6,19) sur l’abîme des dérives possibles et inimaginables. Car si notre esprit peut envisager l’univers, les mondes, et mêmes les mondes inconnus, chacun de nous est tout petit, un tout petit point dans l’immensité envisageable, une question face à l’inconnu conjecturable. Mais Celui qui a fondé les mondes et les maintient dans l’être nous donne maintenant accès à la parole : nous ne devons pas rougir de lui, nous ne devons pas manquer de l’annoncer. Nous n’avons pas à annoncer notre propre certitude, notre sagesse supérieure ou notre charité exceptionnelle, nous n’avons à annoncer que le Christ, le Fils de Dieu fait homme, la Parole unique et définitive du Père.


UQ fils de Dieu juif