Dimanche 3 mai 2015 - Cinquième dimanche de Pâques B

Le goût de mordre dans un fruit mûr

Actes 10,25-26.34-35.44-48 - Psaume 97,1-4.6 - 1 Jean 4,7-10 - Jean 15,9-17
dimanche 3 mai 2015.
 

Le goût de mordre dans un fruit mûr, quoi de plus naturel ?

Depuis tout-petit, dès la première pulsion orale et la satisfaction totale de la première tétée, nous sommes des êtres affamés de vie et de bonheur. Les fonctions réceptives laissant, par le jeu du prendre et donner, apparaître les productives, nous nous découvrons aussi assoiffés d’action dans le monde et de fécondité de notre existence.

Fondé dès l’origine dans la relation, formé par celle de ses parents qui l’engendrèrent façonné dans la symbiose du ventre maternel, le petit d’homme éprouve bientôt le plaisir du jeu : jeu du langage où s’exprime l’humanité partagée et rencontre des corps qui se caressent et dansent l’amour unifiant. Un jour, il accède à la nette distinction de l’autre qui lui parle et l’appelle à répondre. Alors lui apparaît clairement sa vocation première au bonheur d’aimer et d’être aimé.

Mais l’épreuve du mal ne tarde pas : son ombre s’oppose à la joie de vivre et la met au défi de se justifier. La gravité des conséquences de l’agir vient dénoncer l’insouciance du jeu, le tragique de l’existence brise les rêves de l’innocence originelle. Au fil de ce glaive qui la pénètre, l’âme, si la grâce lui en est donnée, s’aguerrit et se grandit au lieu de se durcir ou de se résigner. Elle accepte alors, avec tout le sérieux nécessaire, la responsabilité du monde, sans perdre le souvenir vivant de l’allégresse des premiers moments.

L’image de la Vigne dit tout cela et bien plus. Elle parle du fruit délicieux que nous sommes tous et chacun de la fécondité d’un amour divin et chante notre ressemblance avec celui qui nous a créés à la grande joie des anges qui dansaient devant sa face lorsqu’il langeait l’océan de nuages. Elle dit aussi le mystère du mauvais s’opposant au bonheur donné pour vocation à la Création et la nécessité, pour vaincre cette opposition, d’une purification non exempte des douleurs du glaive qui taille dans le vif et atteint jusqu’à la jointure de l’âme.

Elle dit donc la Création, et aussi la Rédemption dans le Fils qui prit notre nature pour la sauver et l’établir bien au-dessus de sa condition première. Elle évoque la longue histoire du labeur de Dieu en notre faveur : l’œuvre de son amour au cœur du premier peuple de l’Alliance et l’ouverture de cette œuvre à toutes les nations en ces temps qui sont les derniers. C’est la merveille de la parole de Dieu que d’éclairer notre réalité de sa lumière bienveillante et souveraine qui pénètre aux lieux les plus reculés pour en dissiper toute obscurité avec autant de force que de douceur.

Vienne cette lumière sur notre temps de désarroi où l’hédonisme individualiste étend ses ravages, chacun s’épuisant à trouver satisfaction en lui-même alors qu’il n’est d’autre chemin de joie que de renoncer à soi-même pour recevoir sa vie d’un Autre. L’immaturité, dont tous ne meurent pas mais dont tous sont atteints, signifie l’incapacité à entrer franchement dans cette voie. Notre monde a besoin, aujourd’hui plus que jamais, de la purification dont parle notre évangile : la vraie circoncision qui ne retranche pas un bout de chair du corps, mais sépare chacun de lui-même pour qu’il puisse s’attacher tout entier au Seigneur.

Nous qui communions à son corps et à son sang, nous goûtons surnaturellement au fruit mûr de l’amour de Dieu pour le monde. Et la Parole nous appelle à devenir nous-même la nourriture et le salut des hommes de notre temps : ceux à qui nous sommes envoyés et dont nous recevons la responsabilité pour qu’ils partagent avec nous la joie et la Vie bienheureuse, pour les siècles des siècles.