Université de Quartier - 22 octobre 1998

Dieu à travers les âges

1998.
 

La petite Oona est née il n’y a pas longtemps, bien qu’elle ait connu, ce qui arrive quelquefois, un retard de croissance précoce : elle s’est complètement arrêtée de se développer in utero au quatrième mois. En général, lorsque cela arrive, le développement ne reprend pas, et l’enfant meurt dans le ventre de sa mère. Mais Oona, elle, est repartie, et elle est née à terme, quoique physiquement prématurée d’un mois. Les médecins ne savent pas pourquoi parfois la croissance s’interrompt, et ils savent encore moins pourquoi, dans ce ca- là, elle a redémarré.

Oona est arrivée au monde pratiquement sans séquelles ; une légère opération, quelques mois après la naissance, a réparé une petite malformation, de telle sorte qu’elle est aujourd’hui parfaitement normale.

Mais, bien sûr, dès sa sortie du ventre de sa mère, cette petite fille a été l’objet de prévenances spéciales ; en particulier, on l’a d’emblée intubée, et on lui a placé une sonde gastrique. Elle a aussitôt manifesté la gêne qu’elle ressentait par des gestes qui signifiaient qu’elle voulait se débarrasser de l’appareil. Alors on lui a mis des moufles. En dépit de quoi ce bébé qui n’avait pas vingt-quatre heures a bel et bien arraché sa sonde. Les médecins ont pensé que si elle avait la vitalité d’écarter l’objet, elle devait avoir celle de s’en passer. Et la suite prouva que oui.

Oona nous démontre, s’il en était besoin, que la vie consiste à passer à travers le temps, mais non en restant purement et simplement ce qu’on est. En restant juste ce qu’elle était dans le ventre de sa mère au quatrième mois, Oona était une morte en sursis. Vivre, c’est passer à travers le temps en se développant. Vivre, c’est être en mouvement, c’est traverser les âges.

Les hommes sont des vivants et, de surcroît, des êtres pensants. C’est pourquoi nous nous demandons comment il se fait que quelque chose demeure alors que tout change. Nous pouvons nous le demander parce que nous sommes nous-mêmes une conscience qui demeure. C’est le grand mystère de la mémoire et du fait que nous disions "je" : nous sommes une conscience de permanence. Je pense, donc je suis permanent, moi qui pourtant, dans ce monde où tout passe, passe aussi.

L’étonnement premier de l’être pensant que nous sommes n’est pas qu’il y ait du mouvement et du changement, mais qu’il y ait de la permanence.

Quand Héraclite dit : ????? ??? "tout coule", il dit le fait premier. Mais pour pouvoir le dire, il faut qu’il soit lui-même, de quelque manière, ce qui ne passe pas, ce qui reste assez pour pouvoir voir que tout passe.

Dieu, en première approximation, est la solution hypothétique de l’énigme que pose la conscience de permanence relative de l’homme : existe-t-il x tel que x serait une permanence absolue, tel que x ne passerait pas du tout ? C’est pourquoi les représentations les plus archaïques de Dieu sont la pierre levée ou le grand arbre, ce qui donne l’impression première d’un axe de stabilité, de permanence, d’immuabilité.

Mais lorsque l’homme affine sa pensée jusqu’au concept, alors le concept lui paraît encore plus convenable pour représenter une approche de ce Dieu qui serait la solution à l’énigme. Le concept ne peut venir à la conscience et à la pensée de l’homme qu’après une longue histoire de langage. L’homme éprouve que les mots qu’il utilise pour désigner les choses ont une sorte de permanence plus sûre que la leur, plus certaine même que celle de la pierre levée ou du grand arbre.

Notre conscience de permanence n’efface pas la perception de l’expérience première que tout passe et que nous passons avec tout. Une des certitudes les plus fortes de l’homme est qu’il va mourir. Nous savons que les autres, nos semblables, sont morts avant nous. En outre, nous faisons aussi déjà, à l’intérieur de la vie, l’expérience de la mort : nous avons une connaissance interne, cinesthésique, que la mort est à l’oeuvre en nous, au sein de notre vie. Dieu est donc la solution hypothétique à l’énigme : "Est-ce que quelqu’un vit sans mourir ?" Les dieux sont "les immortels".

Eh bien, quel être est le plus digne de représenter pour nous une approche de Dieu : la pierre, le concept, ou Oona ? Oona est une vivante. L’unité du vivant, le fait qu’il est lui-même hier, aujourd’hui et demain, est plus profonde que l’unité de la pierre : l’unité du vivant, c’est la fidélité. La vertu oubliée d’équanimité n’est pas d’abord le fait de ne jamais avoir un mot plus haut que l’autre, mais celui de présenter aux autres le visage d’une certaine constance dans la conduite et dans le comportement, un caractère reconnaissable, une sûreté constatable de la parole.

Le vivant qu’est l’être humain a pour honneur et pour consistance propre la constance, la fidélité : le fait d’être "homme de parole". C’est pourquoi l’on ne peut élever les petits d’hommes sans être soi-même pour eux une référence sûre. Les parents savent bien qu’ils doivent constituer à eux deux, pour leurs enfants, une cohérence sans faille. Nous le savons, les enfants souffrent par dessus-tout d’une éducation qui ne se tient pas.

Ainsi donc, Dieu est celui qui serait UN à la manière de l’homme, mais qui le serait parfaitement. Dieu serait au moins ce qu’est virtuellement l’homme, mais sans faillir ni mourir. Penser que Dieu serait comme un homme qui ne mourrait pas, comme un homme qui ne faillirait pas à l’honneur d’être constant, d’être fidèle, est une pensée bien plus élevée que toute autre au sujet de Dieu ; notamment que celle qui imagine Dieu comme une pierre ou comme un arbre, mais aussi que celle qui imagine Dieu comme un concept.

Aujourd’hui nous avons appris à chercher ailleurs que dans l’idée de Dieu, ou que dans la personne de Dieu, la solution à l’énigme radicale que constitue notre propre être humain : le fait d’être une permanence en ce qui passe, et qui passe avec ce qui passe, et d’être ainsi une tension problématique vers un être qui serait absolument ce que nous essayons d’être. Nous avons appris à ne pas chercher du côté de Dieu la solution de l’énigme mais du côté de la science. Aucun de nous n’est indemne de ce mouvement moderne. Plus particulièrement, dans les jours qui sont les nôtres, nous avons été séduits par deux théories actuellement disponibles, celle du big bang et celle de l’évolution.

La théorie du big bang nous fournit le concept d’un monde qui commencerait de telle manière que son évolution ultérieure serait la conséquence nécessaire de son commencement, et donc que son concept serait constant à travers son histoire. Vulgairement on imagine la théorie du big bang comme disant le commencement. Au commencement il y aurait une sorte de germe, dont une espèce d’explosion constituerait le déploiement. Soit ce déploiement serait indéfini, soit il s’arrêterait pour s’inverser en un refermement, jusqu’au big crunch auquel succéderait normalement un nouveau big bang, et ainsi de suite. L’état limite intermédiaire d’un monde qui s’arrêterait juste en équilibre est une possibilité théorique, mais, de même qu’un point mathématique ne peut être représenté physiquement de façon correcte, comme cas physique il a une probabilité nulle.

Par exemple, nous représentons mathématiquement le temps par une droite, et l’instant par un point de cette droite. Nous y sommes tellement habitués que nous prenons cette représentation pour la réalité même. Mais cette représentation est évidemment fausse - ou, si vous préférez, grossièrement approximative - puisqu’un point n’a pas de dimension. A vrai dire, seul le présent est, puisque le passé n’est plus, tandis que le futur n’est pas encore. Mais comment se fait-il qu’il y ait un présent entre les deux ? Comment se fait-il que le présent ait une réalité physique ? Il faut pour cela qu’il ait une durée. Mais combien de temps dure le présent ? Allez savoir !

L’autre théorie séduisante est celle de l’évolution, qui peut se greffer, à courtes vues, sur la précédente. La théorie de l’évolution nous dit comment, de l’océan primordial est sortie une vie qui s’est diversifiée, par d’innombrables mutations successives, en une prodigieuse multiplicité de formes et d’espèces. Le principe de la succession des espèces et de leur réussite plus ou moins durable serait celui de leur adaptation à l’environnement. Les mutations produiraient au hasard une quantité toujours renouvelée de candidats à la survie dont seuls subsisteraient ceux qui, par chance, présentaient les caractères adaptés à l’environnement au moment de leur apparition. Ce serait la fameuse "sélection naturelle".

C’est une vision fascinante. Mais elle est tout aussi incapable de rendre compte suffisamment de la réalité que la représentation linéaire du temps. Premièrement, ce que nous connaissons des mutations naturelles montre que, mathématiquement, la production "au hasard" de candidats à la survie est radicalement insuffisante au regard de la rapidité des modifications de l’environnement : la probabilité de disposer d’un mutant bon candidat à chaque fois que les conditions changent est pratiquement nulle ! Il faudrait donc introduire dans la théorie un facteur "téléologique", c’est-à-dire une façon pour le vivant d’être guidé, au cours de ses mutations, dans le sens de la création de caractères nouveaux correspondant à ce qui est souhaitable au regard des nouvelles conditions de vie. Mais, du point de vue de la théorie de l’évolution, un tel facteur téléologique n’est rien d’autre, pour l’instant, qu’une hypothèse métaphysique. Deuxièmement, et plus radicalement encore, la théorie reste muette sur le moteur même, non seulement de l’évolution, mais de la vie tout court : pourquoi la vie ? "Pourquoi Oona cesse-t-elle de se développer ?" se demandent les médecins quand il arrive qu’un enfant ait un simple retard de croissance. Mais, à bien y réfléchir, cette question est curieuse. "Pourquoi les enfants se développent-ils en général ?", voilà la question première et bien plus considérable. Or, nous n’en savons rien ! Nous ne savons pas pourquoi la vie vit !

De même que la représentation linéaire du temps a une certaine fécondité théorique, de même la théorie de l’évolution rend compte pour une part d’un certain nombre d’observations ; mais ces productions conceptuelles restent radicalement insuffisantes.

Ce que nous pensons, nous les modernes, ce que pensent nos enfants, c’est que la science a compris l’histoire du monde et que donc les supposées théories bibliques sur la question sont définitivement obsolètes. Or, cette idée courante, qui nous inquiète, en tant que croyants, au sujet de la validité de la Bible et de l’enseignement de l’Eglise, est d’abord déficiente comme idée de la science : elle se fait illusion sur la science.

J’ai lu quelque part que la métaphore par excellence du cinéma est le train, particulièrement le train dans la nuit. L’auteur faisait remarquer que le premier bout de film de l’histoire du cinéma est une arrivée de train en gare, en gare de Sète, précisément. Je me rappelle aussi un slogan d’il y a quelques années, un curieux slogan, qui proclamait : "Le cinéma c’est la vie". Eh bien, j’ai envie de dire plutôt que la vie, telle que nous nous la représentons du moins, c’est du cinéma, c’est-à-dire une collection d’images instantanées dont la succession rapide produit l’illusion de la continuité. Pour ce qui est de notre propre vie, nous ne sommes plus dehors à regarder passer le train de nuit, mais emportés par ce train dans lequel nous passons à travers le monde, plongés dans une sorte de torpeur. De temps en temps, dans la nuit quelque chose brille, se fixe sur notre rétine et dans notre mémoire. Au bout du compte, notre voyage se réduit à ces quelques images qui se sont imprimées et qui ont duré en nous, mais dont la succession nous paraît couvrir tout le temps passé, tandis que reste plongée dans l’oubli et l’inconnu la majeure partie, la quasi totalité, du trajet. Et quand le train s’arrête, surtout en rase campagne, le silence est toujours un peu de mort. Ceux qui dormaient s’éveillent, et tout le monde est inquiet. Non seulement l’homme est une fragile et quelque peu illusoire conscience de permanence dans le monde qui passe, mais en plus cette permanence l’inquiète. Il n’est en repos précaire que d’être trimballé assez vite pour ne pas trop se demander pourquoi il demeure.

La théorie du big bang et celle de l’évolution, c’est aussi du cinéma ! Entendez-moi bien : je ne veux pas dire que c’est faux, mais seulement que c’est largement illusoire. A partir d’une collection d’observations et de remarques justes, nous nous plaisons à nous imaginer une continuité dont nous ne pouvons pas absolument rendre compte en fait. La modernité, bien plus, est notamment l’illusion que nous pourrions réinventer le monde. Selon cette illusion rationaliste, nous aurions maintenant une connaissance assez solide de la façon dont les choses marchent, en sorte que nous pourrions faire un monde qui marche enfin "bien". Un des mots d’ordre entendu récemment au sujet du PACS pour prétendument disqualifier la position de l’Eglise à ce sujet - l’Eglise qui parle de l’homme, de la nature humaine, de la vocation humaine éternelle -, un mot d’ordre est de dire : justement, le pouvoir et l’honneur de la culture, c’est de changer la nature ! Mais si nous n’étions pas "quelque chose" qui demeure, nous ne pourrions même pas nous poser la question de savoir si ce monde est bon comme il est, et encore moins envisager de le changer. Et comment trouver la bonne direction du changement sans, d’abord, une juste appréciation de ce qui demeure, et qui constitue donc la référence même du changement ?

L’illusion moderniste imagine l’homme comme cet individu adulte, équilibré, éclairé, vertueux, instruit, raisonnable, capable de librement accepter tel ou tel lien, telle ou telle alliance pour le temps qu’il lui plaira. Eh bien l’homme n’est pas cela. L’homme n’est justement pas ce prétendu individu suffisant qui passerait immuable au milieu du monde en traversant les âges. Il est en perpétuelle évolution personnelle. L’immuable qu’était Oona dans le ventre de sa maman, c’était Oona qui allait mourir, Oona qui était de quelque manière déjà morte.

Quant à l’humanité "moderne", nous l’imaginons aussi comme parvenue à l’état de stabilité d’une sorte d’âge adulte. Mais les théories scientifiques mêmes dans lesquelles le moderne fonde une pauvre confiance rationaliste bien mal placée, ces théories prévoient au contraire que non seulement "cela" va continuer à changer, mais encore que nous serons ramenés au statut d’une minuscule particularité dans un tout qui nous dépasse totalement, que cette particularité sera, en principe, dépassée radicalement par des espèces infiniment supérieures à la nôtre, et qu’elle ne laissera finalement, comme les autres, aucune trace dans l’avenir, que cet avenir s’avère en forme de big crunch ou de froid absolu, selon que l’univers se repliera sur lui-même ou s’étendra indéfiniment.

Avez-vous lu Hubert Reeves ? C’est notoirement un grand scientifique, certainement un remarquable vulgarisateur, mais pas forcément un bon philosophe. Hubert Reeves, en bon scientifique, se dit : Je vois bien que tout est comme si le monde était fait pour arriver à produire l’homme, ce qui fait que certains parlent de "principe anthropique". Les paramètres de l’univers, en effet, se trouvent être, avec des probabilités pratiquement nulles, précisément ce qu’il doivent être pour que nous soyons là. Est-ce que cela nous donne à découvrir, en somme, la téléologie de l’univers, c’est-à-dire un sens qu’il aurait dès le début en lui-même et qui se trouverait accompli avec l’émergence de l’humanité ? En quoi l’homme, en lui-même, viendrait-il donner à comprendre l’univers comme ayant un sens ? La particularité de l’homme, telle qu’elle se révèle complètement à l’âge nucléaire, s’avère être la capacité de détruire, de façon délibérée, la réalité qui apparaît faite précisément pour lui donner lieu. L’homme est l’être capable de se dire : nous pouvons tout détruire, si nous le voulons. Et que croyez-vous qu’en conclut Reeves ? Il en conclut que c’est "l’heure de s’enivrer", selon le titre qu’il donnait à son livre, il y a une quinzaine d’années. En langage biblique : "Mangeons et buvons, car demain nous mourrons."

En fait, il n’y a pas vraiment lieu de tirer une telle conclusion d’un dossier qui, comme je vous le disais, reste essentiellement plus que lacunaire et incertain : les énigmes principales demeurent fondamentalement entières. La théorie de l’évolution rassemble des observations dans un schéma synthétique selon lequel la nature "bricole", dans la suite des temps, de nouvelles espèces, plus adaptées, à partir des anciennes. Mais pourquoi il y a de la vie, pourquoi la vie veut vivre, qui bricole, que signifie "la nature", on n’en sait toujours rien. Quant à la théorie du big bang, elle ne conçoit pas de début : elle se sait parfaitement incapable de le concevoir ; elle ne conçoit de processus qu’à partir d’un temps de 10-43 seconde par rapport au supposé "temps zéro". Or, il y a plus d’inconnu dans ce supposé laps de temps de 10-43 seconde que de connu dans tout le temps couvert par la théorie depuis l’instant +10-43 seconde jusqu’à maintenant.

Mais, bien sûr, l’inconnu le plus fascinant en est encore un autre : c’est celui de l’avenir. Du train dans lequel nous sommes emportés, nous ne savons ni d’où il vient, ni où il est exactement, ni surtout où il va.

Moi par exemple, j’ai quarante-huit ans. C’est le meilleur âge, bien sûr ; comme tous les âges. 48, vous remarquerez que c’est deux fois 24, et que c’est aussi la moitié de 96. "J’ai quarante-huit ans" : c’est une drôle d’expression. En anglais on dit : I am 48, en allemand : Ich bin 48 : je suis un être de quarante-huit ans. Pourquoi dis-je que j’ai quarante-huit ans, alors que justement je ne les ai plus... à vivre ! J’aime bien célébrer des noces d’or : les intéressés en font souvent une fête très joyeuse. Pourtant, ils ont beau dire qu’ils ont cinquante ans de mariage, ils ne les ont plus, justement, à vivre ! A bien y réfléchir, nous ne pouvons fêter de façon heureuse des noces d’or que dans une perspective d’aboutissement selon laquelle toutes ces années non seulement ne seraient pas perdues, mais seraient même gagnées, et gagnées pour toujours. Sinon, nous aurions à célébrer un deuil, en chaque anniversaire.

Nous ne pouvons nous résoudre à penser que tout ce qui est, et nous avec, retombe dans le néant. La conception du néant, dont l’idée nous glace, est aussi le propre de l’homme. Mais nous repoussons cette idée pour nous-mêmes quand, simplement, nous pensons que nous "avons" un certain âge. Nous sommes alors supposition de Dieu. Dieu est la question des gens qui ont de l’âge. L’homme, ne peut s’empêcher d’espérer que la permanence l’emportera sur le passage, la dégradation et la disparition de tout.

Tout cela pourrait nous donner à penser encore pour quelques millions d’années. Pourtant, la plus considérable des énigmes qui restent entières, je ne l’ai pas encore dite : c’est celle de l’homme, de la définition de l’homme. Une chose nous paraît une évidence, c’est que nous sommes des hommes, et que "l’homme" existe. Mais, scientifiquement, est-ce que cela existe, l’homme ? Qu’est-ce que l’homme, au juste ? Un des vertiges du biologiste est de perdre, ou plutôt de ne pas trouver, de ne pas retrouver, dans sa science l’identité humaine comme identité. Pour la théorie de l’évolution pure et simple, pourquoi l’homme serait-il ? Regardez les requins et les raies, c’est fascinant : il y a des raies, on dirait des requins, et des requins, on dirait des raies. Nous ne voyons pas de frontières radicales entre de multiples espèces qui constituent ensemble comme une continuité dans la diversité du vivant. Pour l’homme, il en va autrement : notre espèce humaine (il n’y a qu’une "race" humaine) est curieusement isolée, à distance abyssale de toute autre.

On dit qu’entre le chimpanzé et l’homme, il n’y a qu’un chromosome de différence. Pourtant, la différence est telle que notre conviction spontanée et universelle est que nous sommes, nous les hommes, radicalement "autre chose" que les chimpanzés. Volume du cerveau, capacité d’idéation, de symbolisation, respects des morts, rites, interdit de l’inceste (et non seulement inhibition), construction symbolique de la parentèle, langage... tout cela est spécifiquement humain. Mais les scientifiques se cassent les dents chaque fois que, sur un trait en particulier, ils veulent arriver à identifier le discriminant absolu. D’un côté, notre intuition profonde est qu’il y a une discrimination absolue, donc synchronique et diachronique, de l’autre, nous n’arrivons pas à en rendre compte scientifiquement. Synchroniquement, il nous paraît évident qu’à la date d’aujourd’hui il y a sur la terre des êtres qui sont des hommes et des êtres qui n’en sont pas, de façon indubitable ; diachroniquement, nous devons donc aussi admettre qu’à un moment donné il y a eu un être qui était un homme, alors qu’avant il n’y en avait pas. Mais un tel événement d’émergence nous est pratiquement inimaginable. Choisira-t-on, dès lors, de tourner son esprit vers une conception opposée, qui ferait advenir l’homme de façon progressive ? Il faudra alors envisager aussi que, de façon progressive, notre espèce évolue dans l’avenir vers une autre qui ne serait plus l’espèce humaine, vers un être qui serait aussi éloigné de l’homme que l’homme l’est aujourd’hui du chimpanzé. Tout cela défie même notre imagination : combien plus notre pauvre science actuelle !

Comprendre, c’est donner une unité à un donné fragmenté, observé ou expérimenté. Comprendre, c’est balbutier la permanence et l’unité d’un monde où ????? ???, où tout passe, et où tout est guerre, lutte et tentative de subsister. Comprendre, c’est toujours à nouveau se pencher sur le réel que nous expérimentons et que nous sommes, se pencher avec la sollicitude du démiurge qui crée le sens. Où serait la permanence si elle n’était dans notre conscience ? Notre conscience, comme créatrice de permanence, est un mystère pour nous-mêmes ; un mystère qui pose la question de ce x qui serait vraiment permanent, dont "Dieu" serait la valeur solution.

Jean-Paul II, dans l’encyclique Fides et ratio, éprouve le besoin de rappeler que non seulement la foi n’est pas un irrationalisme ou un antirationalisme, mais que la foi a d’abord foi en la raison. C’est la foi des chrétiens, ce n’est pas la conviction de tous les hommes. Chrétiens, nous avons foi en la raison parce que nous croyons en Dieu. En effet, une performance extrême de la raison est de mettre en doute sa propre validité. La raison, c’est ce qui démontre ; mais la raison sait qu’elle ne fait jamais de démonstration ultime : la raison démontre ainsi qu’elle n’est jamais sûre d’avoir raison. Si nous continuons à raisonner, si nous continuons à vivre, c’est parce que le parti pris pour la vie et le parti pris pour la raison sont dans la vie et dans le fait de raisonner. Et ce parti pris constitue une preuve de Dieu : comment la raison croirait-elle en elle-même toute seule ? La foi est tout ce qu’il y a de plus raisonnable.

A l’inverse, les idéologies sont des constructions déraisonnables, délirantes. Le délire n’est pas illogique, ni sans signification ; mais il ne parle de rien, parce qu’il ne parle pas de ce qui est le cas. La capacité métaphysique de l’homme, sa capacité de se poser la question de la permanence dans un monde où l’homme est conscience que tout passe, cette capacité métaphysique est inséparable de la nature raisonnable de l’homme. Toute abstraction est déjà exercice de la capacité métaphysique. Dire "une table" et penser le mot comme concept c’est déjà faire de la métaphysique, car le mot "table" n’est pas une table. Mais cette capacité proprement humaine de raison, d’abstraction, de métaphysique, de production de concepts, est aussi vertigineuse : elle nous permet de construire des systèmes de concepts cohérents et de les décrocher du réel, puis de les servir comme on sert les idoles, c’est-à-dire en dépit de la réalité. L’idéologie est, profondément, idolâtrie. Soutenir une idéologie, c’est offrir un culte à l’oeuvre de ses mains - vous savez qu’on pense avec ses mains - contre la réalité, comme on donne ses fils au Moloch, dans la fournaise. Le primat de la réalité, voilà ce qui est raisonnable. L’abstraction et les constructions métaphysiques ne valent que pour ce qu’elles donnent à vivre, à vivre mieux.

Le primat de la réalité, nous l’oublions quand nous disons : si Dieu est, il est bon et tout-puissant, donc il n’a pas créé le mal, mais le mal existe, donc Dieu n’est pas. Un tel syllogisme est un délire : une construction logiquement cohérente, certes, mais qui flotte au-dessus de la réalité, là où il n’y a rien. Parce que nous avons dit "Dieu", nous croyons que nous avons dit quelque chose ; alors que Dieu est d’abord l’énigme de notre réalité. Dieu est d’abord que nous ne savons pas de la réalité que nous expérimentons comme manquant de l’unité et de la permanence qu’elle postule. Mais nous oublions prestement, dans la construction idéologique, que nous parlons de ce que nous ne connaissons pas.

Pour Dieu, comme pour tout le reste, la construction d’une théorie doit être assignée à l’expérience. D’ailleurs, et les scientifiques le savent bien, c’est le primat de l’expérience et de l’observation, c’est le primat des faits, qui fait le caractère raisonnable d’un discours. Les théories ne sont que des paradigmes, des modèles : ce n’est pas la théorie qui est la réalité. On peut alors, certes, se demander si la réalité elle-même est.. Mais pour ce soir, nous ne pousserons pas plus loin dans ce sens.

Pour nous, nous retiendrons que l’existence de Dieu n’est pas une question de foi, mais bien une question de raison. Et que, antérieure à la question de l’existence de Dieu, antérieure logiquement et chronologiquement, est l’expérience de la relation de l’homme avec Dieu. L’expérience que les hommes font de Dieu.

Il faut se poser la question raisonnable de savoir quelle constance et quelle évolution l’on peut observer dans l’histoire de l’humanité, telle que nous la connaissons, pour ce qui est des relations de l’homme avec Dieu, pour ce qui est de ce qu’on peut appeler la religion.

C’est avec une rigueur scientifique, et non à partir de préjugés rationalistes étriqués, qu’il faut se pencher sur l’histoire et le patrimoine des productions religieuses des hommes, des extraordinaires constructions rituelles et mythiques, superbement rationnelles, que l’homme a élaborées autour du thème de Dieu. "Dieu" évidemment n’est qu’un mot ; en l’occurrence un mot français. Mais la possibilité de traduire ce mot en toutes langues, moyennant, bien sûr, la remise en question de nos présupposés franchouillards, est une des expériences les plus passionnantes et instructives que font les anthropologues, les ethnologues et les historiens. On s’aperçoit vite ainsi que le dossier est bien plus ample et profond que les caricatures réductrices qu’en ont faites les rationalistes, comme celle selon laquelle la religion serait un ensemble de croyances et de pratiques destinées à frapper les sens en vue de garantir une certaine sujétion des foules par rapport aux autorités et de maintenir l’ordre social.

Ce que l’on découvre, en fait, c’est une activité humaine essentielle, vivante, faite de chair et de sang, de l’homme en société qui, tout en vivant, se demande pourquoi il vit et par qui il vit. De ce point de vue on découvre aussi qu’il n’y a pas d’étrangeté radicale entre ce que nous appelons polythéismes, animismes, religions orientales et autres ; que ces diversités se ramènent aisément à l’unité du sujet. On comprend, par exemple, que le polythéisme est une manière d’exprimer la diversité des expériences de Dieu. Si Dieu est un vivant, il est bien normal qu’il nous apparaisse de façons diverses au cours de sa vie, ou plutôt de la nôtre. Il appartient au vivant, nous l’avons dit, que son unité se réalise dans une certaine fidélité à lui-même qui traverse la diversité des instants vécus. Quant à l’animiste, qui croit aux esprits des morts et à ceux de la nature, montagnes, arbres, rivières, nuages et autres, il connaît néanmoins l’idée ultime de l’unité de Dieu.

Les idées de Dieu sont multiples, vivantes, changeantes, se perfectionnant comme se perfectionne la recherche philosophique que nous connaissons, par exemple, chez les Grecs antiques, ou comme se perfectionne la recherche de sagesse que nous connaissons dans l’Orient ancien. La reconnaissance à la fois du caractère pluriel de l’expérience de Dieu et de son unité essentielle comme faisant partie de sa définition même telle que la conscience la conçoit, cette reconnaissance est commune aux hommes ; et le dossier multiple des productions religieuses constitue un merveilleux trésor, un très précieux patrimoine de l’humanité. En conséquence, en particulier, je vous engage, si vous m’en croyez, à ne plus utiliser l’expression de "monothéisme", encore moins celle de "religions monothéistes". Bien sûr, il n’y a qu’un seul Dieu. Mais surtout, chrétiens, nous croyons et nous confessons que Dieu, qui est Vivant, est Un. Dites : Dieu est UN ; il a absolument ce caractère d’unité que nous expérimentons dans l’histoire de notre conscience comme étant l’absolu que l’homme n’est pas, mais qu’il est propre à désirer, à postuler.

Dieu est vivant. Moins que vivant, il serait moins que nous, donc il ne serait pas Dieu. L’unité de Dieu est donc unité de fidélité. Le "comportement de Dieu" évolue à travers les âges parce que Dieu nous accompagne à travers nos âges, et qu’il est raisonnable d’adapter son comportement à l’état de qui l’on accompagne ; or, Dieu est raisonnable. Moins que raisonnable il serait moins que nous, donc il ne serait pas Dieu.

Ne peut-il y avoir progrès dans l’idée de Dieu ou dans l’expérience de Dieu ? Ceux qui ont cherché ne peuvent-ils bénéficier à ceux qui viennent après eux ? Ceux qui ont trouvé ne peuvent-ils avoir trouvé pour les autres ? Si l’on ne pouvait répondre "si" à toutes ces questions, Dieu serait moins que la connaissance, et moins que notre histoire. Il ne serait pas Dieu.

Des traditions religieuses multiples existent, elles cherchent, et leur seul malheur est de croire avoir fini de trouver. C’est chaque fois qu’elles croient avoir fini de trouver qu’elles se trompent absolument, qu’elles s’enfoncent dans le mensonge, qu’elles tombent dans le délire. Mais au milieu de tout cela est Jésus, homme au milieu de l’histoire, vivant parmi les vivants, lui-même constitué dans l’historicité de tout homme, dans l’historicité personnelle de tout individu, et même constitué dans l’historicité de toute civilisation, de toute culture, dans l’historicité de l’histoire d’Israël. Lui qui se présente comme le fils de Joseph, fils de David, fils d’Abraham, d’Isaac et de Jacob et, en un sens absolu, Fils de ce Dieu qui s’est révélé à notre père Abraham ; Fils de ce Dieu qui s’est révélé lui-même Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, Dieu de tes pères, Dieu avec toi. Ce Jésus est absolument plausible comme Dieu.

Voilà le vertige de la raison devant la foi : raisonnablement, Jésus Fils de Dieu est totalement convaincant. Bien que ce soit absolument inimaginable, inconcevable par la raison, qui n’aurait pas pu l’envisager, c’est en tout point cohérent avec la réalité. C’est la solution que nous ne pouvions pas trouver nous-mêmes, mais que nous pouvons reconnaître rationnellement comme la solution. Jésus est la solution à l’énigme qu’est l’homme.

Il est le témoin de ce Dieu qui renouvelle ses merveilles chaque jour, et chaque jour nourrit tout vivant. C’est pourquoi nous disons dans le Notre Père : "Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour." Littéralement, dans le grec, ce que nous traduisons par "notre pain de ce jour" est : ??? ????? ???? ??? ?????????. Le mot ????????? est inconnu par ailleurs ; c’est un adjectif construit à partir des mots ???, "sur", et ?????, "substance, essence, être". Ce que nous demandons à Dieu, au fond, c’est l’être que nous sommes, tout simplement. Nous le lui demandons, à lui qui nous le donne et veut nous le donner, à chaque instant. Ce faisant, nous nous rendons simplement à la réalité : nous cessons de nous opposer à nous-mêmes, nous acceptons de nous recevoir de Dieu, nous reconnaissons que nous sommes un don de Dieu et nous acceptons ce don. Que nous le voulions ou non, nous sommes ce don ; mais accepter ce don, c’est le "sur-recevoir". Voilà ce que fait l’action de grâce.

Jésus est celui qui nous apparaît si vivant à la lecture des Evangiles, et en même temps si insaisissable. C’est un vivant, un coeur qui bat, un être rythmé par les âges de la vie, comme nous tous. Il n’est pas comme un bouddha, c’est-à-dire un être imaginaire selon la façon dont les hommes se figurent la permanence divine, un être qui n’est en fait plus un vivant, mais plutôt un statufié, un momifié, un non-vivant. Je ne parle pas ici du Bouddha historique, "l’éveillé", mais des bouddha des bouddhistes.

Jésus vit et meurt. Jésus n’est pas quelqu’un qui meurt vivant, comme ceux qui essaient de se statufier de leur vivant, mais c’est quelqu’un qui vit jusqu’à sa mort, jusqu’à vivre sa mort. Bien plus, Jésus combat sa vie jusqu’à sa mort. Tout est guerre, en ce bas monde. "Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, dit le Seigneur, mais le glaive." La vie de Jésus est un combat. Vous vous rappelez "l’agonie au jardin" : mais agonie, en grec, signifie "combat" ; et toute la vie de Jésus conduit à sa passion où elle culmine. Ce monde est un combat : la lutte du monde se comprend parce que l’homme est en lutte contre lui-même et en lutte contre la réalité, parce qu’il est en lutte contre Dieu. C’est ce combat que Jésus vient épouser, afin de le dénouer, et pour que nous en soyons libérés.

La science elle-même, la connaissance, est une lutte. Quiconque poursuit une oeuvre réellement scientifique va selon l’Esprit de Dieu, il n’est pas sans l’Esprit Saint parce que toute démarche de vérité est une démarche de conversion au réel, donc à Dieu. Et la conversion à Dieu, dans ce monde soumis au pouvoir de l’Adversaire, est nécessairement une lutte contre lui.

Pour ne prendre qu’un seul exemple, considérons le chapitre 3 de la Genèse. Ceux qui ont eu l’occasion de lire ce texte ont découvert qu’il disait autre chose que l’histoire d’un Dieu pervers qui aurait mis au milieu du jardin l’arbre interdit pour que l’homme transgresse et soit puni, un Dieu qui irait se cacher pour mieux épier le moment délicieux où il pourra fondre sur l’homme et faire son malheur. Ce texte dit que cette histoire, qui correspond au mythe universel selon lequel Dieu serait la cause malveillante de tous les maux de l’homme, est précisément le mensonge sur Dieu dont souffre l’homme en tout son malheur. Ce texte nous dit que notre malheur est d’être tombé dans ce mensonge sur Dieu. Et le premier symptôme de cette chute dans le mensonge sur Dieu est l’erreur sur le réel qui se manifeste dans le discours d’Eve, elle qui ne sait plus où est le milieu du jardin, puisque Dieu y avait mis l’arbre de vie, qui était permis.

A cause du péché, c’est la réalité même que l’homme dénie, qu’il ne voit plus comme elle est, qu’il déforme et méconnaît. En ce sens, le chapitre 3 du livre de la Genèse, et même tous les onze premiers chapitres, et même l’ensemble du livre de la Genèse, et enfin toute la Bible, est un texte de la plus haute valeur scientifique. On comprend donc que la Bible ne s’oppose pas le moins de monde aux oeuvres de haute qualité scientifique, telles la théorie du big bang et la théorie de l’évolution, si du moins l’on prend les théories scientifiques pour ce qu’elles sont et non pas pour ce qu’elles ne sont pas, et qu’on lit la Bible de même.

Oui, Jésus est le Christ, c’est-à-dire celui qu’annonçaient les Ecritures, et sa résurrection est réelle. La résurrection du Christ est réelle, résurrection du corps, résurrection de la chair, ou elle ne veut rien dire. Si ce n’est la réalité que nous sommes qui se trouve sauvée en Jésus Christ, son salut ne veut rien dire pour nous qui célébrons nos noces d’or, ou qui avons quarante-huit ans. La résurrection même du Christ, qui se situe absolument au-delà de tout ce que l’homme pouvait imaginer, de tout ce qui était monté au coeur de l’homme, est pourtant exactement ce qu’il nous fallait, depuis toujours. Le propre de notre espérance est que, les années de notre âge, ces années passées, nous les "avons" pour toujours ; si du moins Dieu nous les donne au dernier jour, s’il veut nous les donner ; et il le veut. Mais saurons-nous les accepter nouvelles, ces années ? Dirons-nous jusqu’au bout : "Donne-nous notre vie que tu nous as donnée" ?

"Comme l’aigle il renouvelle ta jeunesse", dit le psalmiste (Psaume 103,5). L’éternité, la seule qui soit digne de l’homme, est l’éternité du vivant. Elle est, sans fin, la vie telle que nous l’avons connue, avec notre corps et son coeur qui bat, renouvelée d’une façon que nous ne pouvons imaginer. L’éternité d’un enfant qui accepte de grandir dans le sein de sa mère, qui accepte de pousser et de sortir, et qui veut vivre.

Oui, la venue de Jésus change tout. En Jésus Christ, Fils de Dieu, dans l’Esprit qui est Nouveau, notre relation avec Dieu, enfin, s’est apaisée. Notre vieux combat contre Dieu, et donc contre nous-mêmes, et donc contre toute réalité, trouve une fin heureuse, et c’est la paix du Christ. La paix du Christ dépasse tout ce que le monde connaît en fait de paix. Elle est essentiellement l’abandon de la tentative désespérée de se justifier soi-même en rejetant la faute sur Dieu, le renoncement à la malheureuse litanie des justifications de l’homme, qui commence avec celle d’Adam : "C’est la femme que tu m’as donnée qui m’a donné le fruit", et d’Eve : "C’est le serpent, que tu avais mis là, qui m’a séduite."

Voilà l’histoire de Jésus qui nous justifie, si seulement nous nous laissons réconcilier en lui avec Dieu, avec nous-mêmes et avec la réalité tout entière. Cette histoire est ce qu’elle est. "Pourquoi, direz-vous, pourquoi ce peuple-là, ce peuple d’Israël ? Pourquoi pas un autre ? pourquoi Abraham et pourquoi Moïse, pourquoi David et pourquoi Marie ?" Et pourquoi suis-je là moi ? Et pourquoi suis-je moi et pas un autre ? Et pourquoi vous, qui êtes là ? Chaque instant de réalité est un pourquoi absolument insoluble pour nous. C’est ainsi. Nous sommes là, c’est comme ça. Voilà la réalité !

Le monde, la réalité, est un fait originaire. Aucun déterminisme ne permet de dire que les choses sont ce qu’elles doivent être. Bien au contraire, notre intuition humaine la plus profonde est qu’elles ne sont justement pas ce qu’elles doivent être. Mais notre espérance chrétienne la plus sûre, sur la Parole du Seigneur, est qu’elles le seront au dernier jour, lorsqu’Il sera tout en tous. Jusqu’au dernier jour Dieu est à l’oeuvre, à travers tous les âges, pour qu’il en soit ainsi. Il est ce Dieu que chante Marie : "Désormais toutes les générations me diront bienheureuse" et "Son amour s’étend d’âge en âge." Voilà le seul Dieu qui vaille, et c’est celui de Jésus Christ, Un à travers les âges, hier, aujourd’hui et demain. "Amen" : c’est sûr. Le reste est incertain, mais Il est sûr.


19981022 UQ Dieu a travers les ages