Dimanche 18 octobre 2015 - 29e dimanche de l’année B - Journée mondiale de la Mission universelle de l’Église

Heureusement, il y a les ruses de la Nature !

Isaïe 53,10-11- Psaume 32,4-5.18-20.22 - Hébreux 4,14-16 - Marc 10,35-45
dimanche 18 octobre 2015.
 

Les ruses des mamans (et des papas) sont bien connues ; de saintes ruses, bien sûr. Par exemple, mettre des jouets dans la baignoire pour que l’enfant veuille bien prendre son bain ; ou enrober de sucre la pilule pour lui faire avaler le médicament ; ou bien encore détourner la jalousie d’un aîné en l’associant à la responsabilité et au soin du plus petit. Eh bien, Kant pense qu’il en va ainsi pour notre espèce : « C’est la dialectique du conflit et de la solidarité des égoïsmes qui, par une sorte de ruse de la Nature, promeut le perfectionnement de l’homme et le conduit à sa destination morale. »

En politique, par exemple, nous le voyons, pour s’élever dans l’organigramme, il faut se rendre utile, voire indispensable à tous et notamment à l’échelon supérieur. Donc, pour conquérir le pouvoir, l’ambitieux s’efforce de rendre service. De même, les ambitieux savent s’associer, car l’union fait la force. Or, ce qui n’est d’abord qu’une tactique peut devenir sincère. En effet, il y a plaisir à servir, surtout lorsqu’on en est gratifié par la reconnaissance d’autrui. Et, comme nous avons le goût des autres, leur compagnie n’est pas seulement un calcul, mais aussi un bienfait. Au point que, parfois, le moyen peut se transformer en but, et la tactique en règle morale.

Dès lors, l’instruction du Christ à ses Apôtres n’apparaît pas si contraire à ce qui se fait dans le monde. Elle s’oppose seulement à la dégradation de l’attitude des gouvernants lorsqu’ils estiment n’avoir plus rien à craindre ni à espérer quant à leur position. Et, sans doute aussi, à la stratégie des ambitieux qui poursuivent assidûment leur cour auprès des plus grands qu’eux et cultivent la faveur des gens utiles, mais méprisent et maltraitent ceux dont ils n’ont rien à craindre ni à espérer. Il en va ainsi aussi bien dans l’Église que dans le monde, sauf dans la mesure où les fidèles, quelle que soit leur position, mettent l’Évangile en pratique.

Mais en quoi consiste précisément cet Évangile, que l’Église a mission d’annoncer au monde comme l’inouï de la Bonne Nouvelle ? Sûrement pas dans la prétention à exercer le service à la place du pouvoir. Car, sans pouvoir, il n’est pas de service utile. Ni dans le refus de l’ambition, car il faut aspirer à recevoir les charges que l’on est capable d’assumer. D’ailleurs, ici, Jésus ne reproche rien de tel à Jacques et Jean. Mais le point clef se trouve dans le choix de renoncer à soi-même à cause de l’autre, de se sacrifier pour le bien d’autrui. Pourtant, même en cela, « ceux de l’extérieur » montrent parfois un bel altruisme qui tranche avec le mouvement général du chacun pour soi quand il s’agit de sauver sa peau. Et je pense à ce témoignage d’une jeune femme : elle se rappelait son accouchement dans de grandes douleurs, mais avec, dans le même temps, la joie indicible de se sentir donner la vie. Et, sans pouvoir atténuer les douleurs, la joie, pourtant, l’emportait de très loin sur elles.

Alors, où se situe le point singulier que seul le Christ atteint et où il nous appelle à le rejoindre ? Il me semble que c’est l’apparente inutilité de la croix. Les contemporains de Jésus n’ont rien vu que d’horribles souffrances infligées à celui qui n’avait fait que du bien à tous, et la mort comme châtiment appliqué à celui qui n’avait commis aucun mal. Une injustice absolue, en somme, et un immense gâchis. Or, selon l’affirmation de notre foi, c’est par ses souffrances qu’il nous a guéris, par sa mort qu’il nous a ouvert la vie. Ainsi, souffrir et mourir « pour rien » peut être le suprême service rendu à ses frères. Et, ce que le Christ a montré et réalisé en lui-même, nous pouvons le croire pour tout homme au monde, même s’il l’ignore, même s’il ne connaît que la révolte et le désespoir : par la puissance invincible de Dieu, toute souffrance humaine injustement subie sert au salut du monde.

Cette affirmation nous reste en travers de la gorge. Et si nous n’osons pas la proférer habituellement, ce n’est pas sans raison. Car seul peut la clamer à la face du monde celui qui est disposé à la vivre lui-même à la suite du Christ. Telle est vraiment la suprême et sainte ruse de Dieu que, lorsque le diable arrivait à ses fins de tourmenteur et de destructeur de l’homme en la personne du Fils de Dieu, alors se réalisait par Dieu le moment du salut de l’univers entier.