Dimanche 22 novembre 2015 - Christ, Roi de l’Univers, Année B

Le règne, la puissance et la gloire, qui en veut ? ( Jean 18,33b-37)

Daniel 7,13-14 - Psaume 92,1-2.5 - Apocalypse 1,5-8 - Jean 18,33b-37
dimanche 22 novembre 2015.
 

Nous ! Nous tous ! Tout être humain, créé à l’image de Dieu qui est Seigneur, aspire à la domination. C’est un puissant moteur de notre action que cette ambition. Et non seulement le désir du pouvoir n’est pas un mal en soi, mais c’est un bien essentiel, une pulsion vitale nécessaire, le potentiel des potentiels de toute œuvre humaine. Pourtant, le goût du pouvoir est parfois dénoncé comme un vice en soi et l’ambition passe pour une passion honteuse. Pire, la volonté de puissance, pour user d’un vocabulaire nietzschéen, serait le mal même et la cause de tous nos maux. C’est confondre l’homme et son péché. Certes, nous sommes tentés dans notre force comme dans notre faiblesse : de la saine émulation à la rivalité puis à la jalousie, à la prétention, à la frustration, à l’amertume, au ressentiment, enfin au désespoir ou à la vengeance, il y a une pente rapide car le poison de la division et de la haine est instillé partout par le diable.

Mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Une société juste doit donner à tous les moyens de s’épanouir et de satisfaire leur ambition légitime de devenir « seigneur ». La plupart devraient pouvoir l’être en exerçant un métier digne et par lequel ils gagnent leur vie, et beaucoup le peuvent en devenant époux et père ou épouse et mère. Mais tous devraient le pouvoir en menant une vie morale, selon des critères sûrs et socialement soutenus. Si le chômage de masse frappe en particulier les jeunes, si le mariage est déconstruit, si les repères moraux sont systématiquement brouillés, si des vendeurs de malheur qui en profitent lâchement les persuade que le mal qu’ils leur indiquent est le bien aux yeux de Dieu, comment s’étonner que nous ayons des terroristes ?

En effet, les terroristes sont des ambitieux, comme tout le monde. Comme cette jeune femme, la cousine du commanditaire, qui rêvait de se voir en star dans les magazines. Mais ils ont cédé au mirage d’atteindre leur but - qui serait resté sinon lointain et incertain - en un moment fulgurant de gloire au prix de leur vie et de leur humanité. L’espace de quelques secondes ou de quelques heures, ils jouissent du pouvoir souverain de donner la mort, ils dominent en imagination cette culture qu’ils détestent et qui les fascine, ils se projettent dans l’apothéose d’un suicide démonstratif et terriblement efficace. Ils tiennent leur vengeance et leur revanche.

Et certains demandent : mais que faisait le Christ ? S’il est Roi de l’univers, que n’use-t-il de son pouvoir pour empêcher ces horreurs, tant de sang de couler, tant de larmes aussi pour une peine si profonde que le temps ne l’estompera pas avant des jours et des années d’une absence cruelle ? Que faisait-il en ce vendredi 13 novembre, ce « premier-né des morts et prince des rois de la terre » ? Il faisait comme il fait chaque jour de ce temps jusqu’à sa venue : il mourait en ceux qui meurent, souffrait avec les souffrants, pleurait le sort des affligés et combattait avec ceux qui servent leur frères. Et il était vainqueur. Comme sur la croix où s’accomplissait, aux yeux du monde, le sinistre projet du mal, il triomphait du péché et de la mort. Car du mal même il tire son antidote : la fraternité et l’amour. Ainsi, là où la haine et la division ont abondé, la grâce de la vie surabonde.

Beaucoup de commentateurs ont remarqué dans les réactions aux attentats du 13 novembre un grand souci de ne pas céder à la haine et certains y ont vu une contradiction avec la ferme volonté de combattre les forces terroristes jusqu’à leur destruction. C’est ignorer la foi chrétienne, son effectivité en certains de nos compatriotes et sa trace profonde dans notre société en général. Vouloir empêcher le malfaiteur de mal faire n’est pas le haïr, même s’il faut employer des moyens violents de coercition, car il est lui-même aussi victime de sa malfaisance. À vrai dire, la légitime défense qui va jusqu’au risque de supprimer la vie d’autrui pour l’empêcher de nuire n’est légitime que dans la mesure où, justement, elle ne veut aucun mal au malfaiteur, mais son bien à lui aussi.

Le passage de la culture de mort à la civilisation de la Vie ne supprime pas les ambitions et les frustrations. Mais il retourne l’ordre des valeurs. Rappelons d’abord à nos contemporains la belle vocation de l’homme et de la femme à s’unir dans le mariage pour la vie, la dignité du travail et la gloire qu’il y a à faire le bien et éviter le mal. Si, de plus, la fraternité devient le bien supérieur goûté par tous, les inégalités perdent leur aiguillon pour devenir des occasions d’entraide. Enfin, quand l’amour est vécu par chacun comme le seul véritable bonheur, les jouissances de l’orgueil et de l’égoïsme pâlissent et laissent passer la joie du partage qui fait de la vie une fête.

Le sacrifice du Fils de Dieu peut guérir tous nos maux de l’âme. La royauté du Christ est réellement le pouvoir suprême qui seul peut changer l’univers et le conduire à sa fin heureuse. Mais il s’acquiert toujours au prix de la souffrance et de la mort avec lui, par amour de tous, y compris de ses propres bourreaux.

Sachant cela, qui veut encore du règne, de la puissance et de la gloire qui appartiennent à Dieu pour les siècles des siècles ? Nous, Seigneur, qui t’offrons l’Eucharistie de ton Fils.