Dimanche 17 janvier 2016 - 2e Dimanche Année C

« Le mariage, pour moi, c’est la bouteille à l’encre et la boîte de Pandore. »

Isaïe 62,1-5 - Psaume 95,1-3.7-10 - 1 Corinthiens 12,4-11 - Jean 2,1-11
dimanche 17 janvier 2016.
 

D’après le ton, mon jeune interlocuteur ne se voulait pas pessimiste, mais perplexe. Peut-être ignorait-il combien le mythe de Pandore trahit de sombre misogynie. Il exprimait seulement l’imprévisibilité inquiétante de l’avenir d’un foyer au moment de le fonder. Pourtant, il bénéficiait d’excellents exemples familiaux : des parents unis et heureux, et des grands-parents aussi dont, justement, nous fêtions les noces d’or.

Faut-il que l’ambiance pessimiste de notre temps soit puissante pour atteindre ainsi la confiance traditionnelle dans le mariage dont Alexandre aurait dû hériter. Quand je le baptisai, il y a vingt ans, ses jeunes parents d’alors ne doutaient pas de leur « vocation au mariage ». Ils faisaient partie du « petit reste » de ceux pour qui l’union conjugale de l’homme et de la femme pour la vie est le chemin évident du bonheur, en dépit de toutes les difficultés de l’existence. Un petit reste, une « réserve », dont les convictions se réduisent aujourd’hui, comme nous le montre Alexandre. D’ailleurs, au fond, n’a-t-il pas un peu raison ?

Les quelques paroles du Seigneur au sujet du mariage dans l’Évangile en fixeraient nettement la loi et sa participation bienveillante aux Noces de Cana signifierait sa bénédiction sur tous les mariés. Soit. Mais le sujet principal de cet épisode n’est autre que la manifestation du Christ venu dans le monde pour établir la Nouvelle Alliance en son sang, comme l’avait prophétisé Ezéchiel : « Je verserai sur vous une eau pure, et vous serez purifiés ». Au prix de sa Pâque, le Christ fera une création nouvelle et nous donnera le pouvoir de devenir enfants de Dieu (Cana signifie « créer, procréer » en hébreu) par la maternité spirituelle de l’Église, son épouse mystique, et la puissance de l’Esprit Saint, le « vin nouveau » de l’Alliance nouvelle. Voilà le sens du récit johannique dont tous les détails obscurs s’éclairent et deviennent lumineux dans cette interprétation. Le thème du mariage dans un village n’est donc qu’un prétexte, c’est pourquoi les mariés sont transparents : le véritable époux, c’est Jésus, la véritable épouse, c’est l’Église.

Pourtant, je me demande s’il ne faut pas, dans une certaine mesure, renverser l’ordre des facteurs. Certes, le mariage de l’homme et de la femme est une image pour exprimer la relation de Dieu à son peuple (comme dans la première lecture, en Isaïe 62) et, ensuite, du Christ à l’Église, mais n’est-il que cela ? Quand saint Paul s’exclame : « Ce mystère est grand ; je le dis en pensant au Christ et à l’Église », faut-il réserver l’idée de grand mystère aux « noces de l’Agneau » ou bien vaut-elle aussi pour le mariage humain ?

La vie tout court est bien une bouteille à l’encre et une boîte de Pandore, n’est-ce pas ? Quand un enfant naît, qui sait ce qu’il deviendra et ce qui lui arrivera, en fait de bonheur et de malheur ? Eh bien, le mariage est comme une nouvelle naissance, celle du couple conjugal. Pour chaque époux, c’est la naissance à une vie nouvelle dans laquelle l’autre devient « sa propre chair ». En cela, l’avenir d’un mariage n’est pas moins imprévisible et incertain que celui d’un enfant : c’est un profond mystère et l’entrée dans une expérience « du meilleur et du pire » à découvrir.

Comme nouvelle naissance, le mariage humain avait bien vocation à devenir la métaphore de l’Alliance nouvelle. Bien plus, si le Créateur en a disposé ainsi pour notre humanité, c’était en vue d’une telle révélation dont il a placé les prémices dans le mariage lui-même : quand l’homme et la femme entrent vraiment dans l’alliance conjugale, ils se laissent faire un cœur nouveau l’un pour l’autre, un cœur d’amour et de miséricorde qui ne juge pas plus l’autre que soi-même mais se met tout entier au service de la vie partagée. Ainsi vécu, le mariage est une anticipation de la grâce du salut en Jésus Christ ; combien plus lorsque, unissant des baptisés dont la foi est comblée d’Esprit Saint, il devient le septième sacrement de la nouvelle Alliance.

Oui, en l’Église, le mariage est lumière pour le monde et fontaine de grâces pour tous.