Dimanche 13 mars 2016 - Cinquième dimanche de Carême - Année C

Femme, enfant, que m’importe, j’ai d’autres attentes !

Isaïe 43,16-21 - Psaume 125,1-6 - Philippiens 3,8-14 - Jean 8,1-11 (la femme adultère)
dimanche 13 mars 2016.
 

Deux grenadiers de la Garde rentrant de captivité en Russie apprennent la défaite de la Grande Armée et la capture de Napoléon. Tous deux se lamentent, mais l’un se résigne en pensant au foyer qu’il va retrouver, sa femme et ses enfants dont il va pouvoir s’occuper. Mais l’autre balaye pour lui-même de telles attentes car il en a de plus grandes : aller veiller dans la tombe le retour de son Empereur pour en jaillir à son arrivée et reprendre son service auprès de lui. Tel est le mouvement du célèbre poème de Heinrich Heine, "Die beiden Grenadiere" ("Les deux Grenadiers").

Pour les adversaires de Jésus aussi, la femme importe peu, et ses éventuels enfants pas plus. Tout ce qui les intéresse est de piéger le Christ. Il « posent » la coupable au milieu comme une potiche et ne se soucient même pas de la lapider : en pratique, cette peine n’était guère appliquée. C’est d’ailleurs pour cela qu’il y a un piège. Si, par hypothèse absurde, Jésus se prononçait pour l’exécution, il passerait pour cruel et violent aux yeux du peuple. Mais s’il s’y oppose, il peut être accusé de parler contre la Loi.

La réponse de Jésus est terrible : « sans péché » ici ne signifie pas simplement « qui n’a commis aucune transgression de la Loi », mais renvoie à l’état immaculé même de Dieu qui seul est Saint. Les pharisiens le comprennent, c’est pourquoi ils s’inclinent. Puisque Dieu qui est juste et tout-puissant n’applique pas lui-même le châtiment prévu par la Loi, c’est qu’il a décidé de surseoir, et cela depuis le début de l’errance des hommes livrés au péché.

Si le monde persiste dans l’être, si les pécheurs sont maintenus dans l’existence, c’est par miséricorde de Dieu qui retient la sanction pour laisser le temps de la conversion. Donc, nous sommes par principe non fondés à condamner nos semblables. Si nous exerçons la justice, c’est seulement dans la mesure où Dieu nous confie cette responsabilité et cette tâche pour la protection des victimes et en vue de l’amendement des coupables. Tout le surplus est vengeance et haine de l’autre, et relève de notre passion d’amour propre égoïste.

Comprenez-le, frères : nos colères et nos caprices, nos désirs passionnés de vengeance personnelle ou collective, tout cela n’accomplit pas la justice de Dieu mais la suggestion du démon, homicide dès le commencement. Le signe en est toujours que la vie des autres, en particulier de ceux que nous détestons, ne nous importe pas ; et, en réalité, pas non plus celles des victimes avérées ou potentielles. Tout ce qui nous intéresse est d’assouvir notre soif de justification personnelle. Tel n’est pas le point de vue de Dieu qui ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse, et qu’il vive. Au point qu’il a donné son propre Fils jusqu’au sacrifice de la croix pour que nous vivions, nous qui sommes pécheurs, et que nous changions de cœur.

L’essentiel, en effet, n’est pas d’acquérir la justice qui brille aux yeux des hommes, cette conduite impeccable qui nous vaut la gloire à leurs yeux et risque de nous porter à l’orgueil et au mépris des pauvre pécheurs ordinaires. L’essentiel est de laisser Dieu changer notre cœur de pierre, insensible à la peine et à la vie d’autrui, en cœur de chair, semblable au sien qui a pitié de tous. Alors la sainteté de vie nous sera donnée par surcroît sans risque pour notre humilité. C’est ainsi que "Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde" (Romains 11,32).

Qu’il nous donne un cœur sensible au sort de tout enfant de la femme et qu’il élève nos attentes à l’espérance du salut pour tous les pécheurs du monde !