Dimanche 24 avril 2016 - Cinquième dimanche de Pâques - Année C

L’amour est une sagesse, ensuite une folie.

Actes 14,21b-27 - Psaume 144,8-13 - Apocalypse 21,1-5a - Jean 13,31-33a.34-35
dimanche 24 avril 2016.
 

Le bon sens suggère plutôt qu’il en va à l’inverse : au début flambe le feu follet du sentiment amoureux ; ensuite seulement, lorsque l’attachement se confirme et que le couple s’accorde la durée, vient le temps d’un art de partager la vie avec ses hauts et ses bas qui mérite bien le nom de sagesse tout en gardant celui d’amour.

Mais le chemin d’amour qu’indique Jésus et qu’il a suivi lui-même ne commence pas par un coup de foudre. Il s’agit d’aimer les gens dépourvus de toutes particularités propres à nous émouvoir en leur faveur. Tout un chacun à qui l’on dit « bonjour », en somme, sans y penser et sans difficulté, comme la boulangère à chaque client qui reçoit d’elle un beau sourire en prime de son pain quotidien, voilà le sujet.

Or, il n’est pas besoin d’aller chercher très loin pour voir se gâter le temps de la bienveillance ordinaire. La personne qui vous bouscule ou vous marche sur le pied, celle qui vous double dans la file ou vous barre le passage ; le conducteur malhabile ou malotru, le cycliste ou le piéton importun ; le bruyant, le méchant, l’ennuyeux, le rival, le violent, l’ennemi... que signifie de l’aimer quand l’envie de lui plaire n’est même plus un souvenir ?

À l’évidence, la réponse ne peut se trouver que dans une démarche volontariste puisqu’elle implique de ne pas céder aux mouvements spontanés de l’antipathie. De plus, elle ne peut consister seulement en la résolution d’opposer un sourire inaltérable à tous les fâcheux de rencontre : une telle attitude, à supposer qu’on y parvienne, risque de paraître tout simplement décalée, sinon provocante. Or, s’il s’agit vraiment d’amour, le but n’est pas de rester serein dans l’adversité, mais d’essayer d’entrer en relation amicale avec l’adversaire ; ou, tout au moins, de lui faire du bien dans la mesure du possible, si tant est qu’aimer, c’est vouloir du bien.

C’est pourquoi l’exercice d’un tel amour de tous ne peut résulter que d’un long entraînement raisonné et planifié suivi avec méthode et persévérance. Il s’enrichira et s’affermira à l’expérience, au fil de toutes les contrariétés de l’existence rencontrées et surmontées avec pour intention dominante non pas de s’en sortir au moindre coût, mais d’y réaliser au mieux le désarmement de l’hostilité de l’autre et l’ouverture à la conciliation. En somme, il s’agit de mettre en pratique intelligemment la parole du Seigneur : « Si l’on te frappe sur la joue droite, présente encore l’autre ».

Comment ne pas se sentir toujours débutant dans la mise en œuvre d’une telle sagesse, frères, qui fut pourtant celle du Seigneur toute sa vie ? Pour qui la découvre, cette règle de conduite paraît inaccessible à notre pauvre humanité et la perspective de devoir l’appliquer risque fort de provoquer le plus total découragement. Pourtant, n’est-elle pas ce qui fit la sainteté de tous les saints, à commencer par la plus grande, la Vierge Marie ? Or, le Dieu qui nous commande d’être saints comme il est Saint nous en donne aussi le moyen.

Le premier don de l’Esprit Saint qu’il nous faut toujours à nouveau demander est le désir de pratiquer cet amour avec tous : car ce désir est lui-même le premier mouvement de l’amour et, s’il est suivi dans l’apprentissage et le labeur de la sagesse d’aimer, il nous conduira jusqu’à cette perfection que nous a montrée Jésus et qui confine à la folie : donner sa vie pour ses ennemis comme pour des amis.