Dimanche 17 février 2002 - Premier dimanche de Carême

Je me demande à qui je parle.

Genèse 2,7-9.3,1-7 - Romains 5,12-19 - Matthieu 4,1-11
dimanche 17 février 2002.
 

Mon interlocuteur cherche à obtenir quelque chose de moi, il manœuvre bien, il est malin. Mais n’est-il pas un imposteur ? Par les temps qui courent, hélas, il faut savoir se méfier.

Bien que nous soyons en République depuis fort longtemps, les escrocs se réclament volontiers d’un nom à tiroir, vous savez, avec cette particule qui signifie qu’on est fils de quelqu’un, "hidalgo", en espagnol. Fils, donc héritier : du nom, tout au moins, du titre et de la terre, en principe. Cela n’est pas écrit sur le front, mais des manières aristocratiques, en revanche, et aussi un certain sens de l’honneur se reconnaissent assez aisément.

D’ailleurs, mon interlocuteur joue sur ce registre à mon égard quand il me dit, en substance : vous êtes prêtre, n’est-ce pas, alors ne me dites pas que vous ne voulez pas, allez-y, ne soyez pas pusillanime ! Et ne prétendez pas que vous ne pouvez pas : n’êtes-vous pas curé ? Il vous suffit donc de vouloir et de commander pour que cela se fasse.

De même, le tentateur exhorte Jésus : puisque tu es Fils de Dieu, tu n’as qu’à donner un ordre pour que ces pierres se changent en pain. Mais, dit Jésus, la véritable noblesse des manières n’est pas dans un ton impérieux, ni la grandeur dans l’empire que l’on a sur les autres et sur les choses. Le plus important est l’empire que l’on a sur soi, le pouvoir de se tenir soi-même, et la grandeur est d’obéir avant que de commander.

Bon, dit l’autre, voilà une âme forte : alors vas-y, lance-toi, manifeste, pour ton honneur, que tu n’as pas froid aux yeux. Mais, répond Jésus, l’honneur véritable est de servir celui qui est le vrai Roi, et non de tirer la gloire à soi.

Soit, conclut alors le démon, je vois bien que tu es Fils de Dieu comme il faut. Eh bien, entre donc dans ton héritage ! En ce troisième moment, si le tentateur ne cite pas explicitement l’Écriture, son allusion à la parole de Dieu est transparente. En effet, il est écrit au Psaume deuxième : Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. Demande et je te donne en héritage les nations,pour domaine la terre tout entière.

Et qui peut donner au Fils un tel héritage, sinon celui qui l’a promis ? Ainsi, en cet instant, le démon usurpe le visage et la parole du Père lui-même. Et comment, autrement, croyez-vous que le Fils pourrait être tenté de se prosterner devant lui !

Mes frères, vous êtes stupéfaits que le mal puisse aller jusque-là ? Ne savez-vous pas qu’en sa perversité il tente toujours de s’arroger les apparences du bien ? Ne connaissez-vous pas ces profondeurs de l’injustice et du désespoir où la victime est dite coupable ou complice, et le bourreau prétendu victime ou bienfaiteur ? Croyez-vous que si le mystère du mauvais n’était pas si terrifiant et insondable pour nous le Fils de Dieu aurait dû aller jusqu’à mourir sur une croix, pour le vaincre ?

Vous croyez-vous assez forts pour déjouer de pareilles ruses et vaincre une telle puissance attachée à la perte de tout ce qui a nom d’homme ?

Rappelez-vous Adam et Ève au Jardin, et comment il en vinrent à oublier l’arbre de vie, qui était au milieu et permis, et à convoiter l’arbre interdit qui menait à la mort. Ils ont confondu Dieu et l’ennemi, il ont douté de la parole de vérité et prêté l’oreille au père du mensonge. Et vous êtes bien leurs enfants, mes frères, quand vous continuez à douter de Dieu et à servir les idoles de ce monde. Vous croyez-vous de taille à vous libérer de tout ce mal ?

Par nous-mêmes nous en sommes incapables. Tel est le pouvoir que le démon a pris sur nous par la faute du premier homme qui succomba à la tentation. Seul le Fils de Dieu, sur qui le péché n’a jamais eu de prise, pouvait surmonter cet obstacle inouï, et voir clair au sein même de la ténèbre infernale.

Nous confier à Jésus Christ est le seul moyen, pour nous comme pour tout homme, d’échapper à la domination du péché. C’est pourquoi ce temps de carême nous est donné pour progresser dans la connaissance de celui qui a vaincu le mal, et pour retrouver le sens de la nécessité où nous sommes de le connaître et de nous confier à lui.

Laissons-nous donc instruire et guérir, en sorte qu’à Pâques nous puissions dire : "Je sais qui est celui qui revient d’entre les mort pour m’inviter au salut par la foi et, quand je tombe à ses pieds en l’appelant mon Seigneur et mon Dieu, je sais à qui je parle."