Dimanche 10 juillet 2016 à Briançon - 15e Dimanche Année C

Heureux les nuls !

Deutéronome 30,10-14 - Psaume 18,8-11 - Colossiens 1,15-20 - Luc 10,25-37
dimanche 10 juillet 2016.
 

Heureux les nuls !

Il faut prendre les choses par le bon bout, alors cela devient évident. Pour les nuls en maths, je ne sais pas si cette indication leur suffira à trouver la clef de tout problème sur lequel ils sèchent. Mais il est une matière bien plus importante que toute autre où cet aphorisme est vraiment la solution miracle. Elle n’a guère de nom officiel, mais on peut l’appeler : réussir sa vie, trouver la paix, réaliser mieux que ses rêves, atteindre ses meilleurs objectifs et les dépasser de loin.

L’ambition ultime cachée au cœur de tout homme est folle : c’est de devenir Dieu. Le langage ordinaire révèle ce que les gens raisonnables n’osent même pas s’avouer à eux-mêmes : dès qu’un individu se distingue de façon extraordinaire en une discipline assez médiatique, il est qualifié de « dieu vivant » par ses thuriférères enthousiastes. Il s’agit alors plutôt de chanteurs ou de sportifs que de philosophes ou de philanthropes, mais ces derniers ne sont pas en reste pour la hauteur de leur visée : ils aspirent bien à une connaissance ou une bonté dignes de Dieu lui-même.

Comment atteindre la divinité, en somme, là est la question. Fort logiquement, toutes les tentatives consistent à développer les facultés humaines pour les porter à ce paroxysme qui caractérise celles de Dieu dans la pensée commune. Mais force est de constater que, si estimables soient-ils, ces essais ne peuvent que rester fort en retrait de leur intention. Et c’est là qu’intervient le renversement génial grâce auquel ce qui semblait impossible devient évident : si l’homme ne peut atteindre Dieu, Dieu, lui, peut fort bien rejoindre l’homme. Et c’est ce qui s’est réalisé dans l’incarnation du Fils éternel.

Il faut bien voir que, dans la parabole du bon Samaritain, il s’agit précisément de ce Verbe fait chair par amour pour les hommes tombés au pouvoir du mal. Selon saint Bonaventure, si les hommes n’avaient pas péché, le Fils se serait quand même incarné en vertu de ce même amour. En tout cas, dans les conditions de la chute originelle, cette incarnation a dû conduire à la rédemption par le sacrifice de la croix. Ainsi, le Christ est présent aussi bien dans la figure du Samaritain qui vient en aide à l’homme tombé aux mains des bandits que sous celle de ce malheureux « laissé à demi mort ». En effet, le Seigneur s’est fait proche de tout homme blessé et défiguré par l’Ennemi au point de s’identifier à lui.

Depuis que Jésus Christ nous a sauvés par son sacrifice pascal, il nous prend lui-même avec lui pour nous élever en lui jusqu’au Père éternel. C’est pourquoi sainte Thérèse de Lisieux pouvait parler d’ascenseur pour sa petite voie toute simple. Seulement, direz-vous, pourquoi faut-il quand même que cette voie soit un chemin d’épreuves, de combats et de douleurs ? Les saints nous l’ont montré abondamment, et la petite Thérèse, malgré sa confiance d’enfant, n’a pas été en reste de souffrances et d’angoisses jusque dans sa vie de foi.

En réalité, le Christ ne nous fait pas prendre une autre route que celle qu’il a suivie aux jours de sa vie terrestre, jusqu’à la passion et la croix. C’est celle-là même qu’il accomplit encore en chacun de ceux qui le suivent, de génération en génération. Évidemment, dans ces conditions les attentes spontanées des hommes sont plutôt déçues : ce n’était pas pour partager l’existence d’un malheureux en butte au rejet et aux vexations des siens que nous avons voulu devenir Dieu ! Pourtant, tel est le seul moyen d’y parvenir, puisque c’est ainsi que « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu ».

Mais, à bien y regarder, ce qui pourrait passer pour une « arnaque » ne l’est qu’aux yeux des forts, des riches et des puissants qui pensaient pouvoir obtenir satisfaction à meilleur compte. En revanche, pour les pauvres de la terre qui, de toute façon, y goûtent surtout le travail pénible, le manque et les frustrations, le mépris et les douleurs, l’impuissance et la domination d’autrui, la nouvelle est excellente. D’ailleurs, si le prétendu fort de ce monde renonce à masquer ses faiblesses, il se verra tel qu’il est : lui même est un pauvre homme très limité, et chargé de nombreux péchés. Heureux sera-t-il alors de se découvrir aussi nul que les autres, mais aimé lui aussi par celui qui n’a pas refusé sa vie pour le sauver.

Heureux les nuls conscients de l’être : ils pourront découvrir le mystère de leur salut, car Dieu les sait si précieux qu’il a donné son Fils pour eux !