Dimanche 20 janvier 2002 - Deuxième Dimanche

Je vais rassembler les déçus.

Isaïe 49,3.5-6 - 1 Corinthiens 1,1-3 - Jean 1,29-34
dimanche 20 janvier 2002.
 

Je vais rassembler les déçus.

Ce propos, vous le connaissez bien en version électorale. Tout "troisième homme" se propose de faire mieux que les "sortants" qui, forcément, ont plus ou moins déçu beaucoup de ceux qui les ont élus. Et comment en serait-il autrement ? D’ailleurs, eux-mêmes doivent bien aussi être déçus, et par la possession de ce pouvoir dont ils avaient tant rêvé, et par leur incapacité à l’exercer comme ils avaient espéré le faire. Enfin, on a beau se dire qu’il s’agit de faire un choix raisonnable entre des politiques possibles plutôt que de rêver à des lendemains qui ne feraient que chanter, on ne peut empêcher la personnalisation des élections.

À force de voir les candidats en gros plan chez soi, chaque électeur a l’impression qu’ils sont tout proches et qu’il les aime ou les déteste comme des intimes. Et ceux qui se présentent à lui l’invitent à une adhésion, une confiance personnelle et réciproque, qui relèverait de l’amitié jurée plutôt que du choix rationnel. Les troisièmes hommes, de ce point de vue, ne sont pas en reste : chacun prétend qu’avec lui tout sera enfin différent, et il le fait avec une telle conviction qu’en dépit de toute vraisemblance on peut être tenté de le croire.

Les adolescents sont particulièrement susceptibles de jeter leur dévolu sur un adulte ou un compagnon de leur âge, qu’ils aiment et qu’ils admirent sans limites et sans conditions. Et qu’il est bon, en toute saison de la vie, d’avoir un véritable ami, un "meilleur ami", un autre soi-même que l’on chérit plus que tout autre, et parfois plus que sa vie même. Mais, est-il bien sage de placer ses meilleures attentes et ses plus grandes espérances sur un seul homme, fût-il doté d’une stature et d’un charisme exceptionnels ?

C’est ainsi que Jean-Baptiste fut déçu par Jésus. Le passage que nous venons d’entendre n’en parle pas, mais vous savez que, dans sa prison, Jean s’est interrogé. Et ses disciples sont allé poser la question à Jésus : Es-tu celui qui doit venir, oui ou non ? N’avais-tu pas, entre autres promesses électorales, fait celle de libérer les prisonniers ? Jean n’a pas été le seul, tous les disciples du Seigneur ont été déçus par sa croix : le voilà cloué et mourant sur le bois ; et nous qui espérions qu’il serait le libérateur d’Israël !

Alors il y a le grand retournement de la Résurrection. Mais, attention, mes frères, ce n’est pas l’alternance ! Comme si, par exemple, il y avait un temps pour le dolorisme et un autre pour le triomphalisme, les deux camps opposés en sensibilité prenant tour à tour le dessus dans le paysage ecclésial. Alors il faudrait rêver de la victoire définitive, un jour, du bon camp sur le mauvais. Alors il faudrait souhaiter la victoire du ressuscité sur le crucifié ; ou l’inverse !

Non, mes amis, le grand retournement de la Résurrection, c’est que Jésus Christ vous élit.

D’ailleurs, vous a-t-il jamais demandé de voter pour lui ? Qui vous a raconté qu’il s’agirait pour vous de le choisir, lui, de préférence à quelque autre ? Vous en êtes tout à fait incapables ! En revanche, lui, sachant ce qu’il y a dans le cœur de l’homme, dans son infinie miséricorde, en toute connaissance de cause, il a décidé de vous choisir pour ami, pour meilleur ami.

Voilà le baptême chrétien : par pure grâce divine, par initiative unilatérale de celui qui était avant les siècles et qui est venu prendre notre condition d’esclave justement pour cela, chacun de vous fut appelé à recevoir sans condition et sans retour le Fils de Dieu en lui. Or, celui qui reçoit le Fils reçoit aussi l’Esprit qui demeure sur le Fils, et son Père qui devient le sien.

N’avez-vous pas été baptisés ? N’avez-vous jamais entendu la parole de votre baptême : tu es mon fils, mon élu, en qui j’ai mis tout mon amour ?

Mais peut être, comme tous les élus de ce monde, n’avez-vous guère été dignes de cette élection. Sans doute avez-vous quelque peu déçu celui qui vous a choisis. Et peut-être avez-vous été tentés, comme beaucoup qui ont cédé à cette tentation, de vous éloigner de Jésus Christ, non parce qu’il vous avait déçus, mais parce que vous n’avez pas supporté de le décevoir, lui.

C’est alors qu’il faut entendre la parole du Baptiste : Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. S’il s’est offert sur la croix, c’est pour pardonner tous vos péchés, pour que rien ne puisse vous arracher, désormais, à l’amour qui vous a choisis pour amis. Laissez-vous donc pardonner !

Toute chose en ce monde est décevante si on y met tout son cœur, à cause de l’ennemi qui s’y est introduit. Mais voici que Jésus vient rassembler les déçus de la terre, en unissant en un seul Corps, le sien, tous ceux en qui il demeure, tous ceux qui le reçoivent pour Sauveur et pour Ami éternel. Telle est notre unité, frères, maintenant et à jamais.

Et si cela ne paraît pas encore parfaitement, à cause de tous nos manquements, il ne se lasse pas de nous ramener à lui, jusqu’au jour où tout sera réuni. Et ce jour-là, nous ne serons pas déçus.