Dimanche 17 mars 2002 - Cinquième dimanche de Carême

Let my people go !

Ézéchiel 37,12-14 - Romains 8,8-11 - Jean 11,1-45
dimanche 17 mars 2002.
 

Let my people go !

Les esclaves noirs américains chantaient leur propre espérance de libération avec les mots de la Bible, quand Dieu envoie Moïse dire à Pharaon : Laisse partir mon peuple !

Un autre negro spiriual chantait la plainte d’une très vieille femme qui, n’en finissant pas de mourir, était encore obligée de travailler plus dur que jamais dans les champs de coton. Elle appelait de ses vœux les plus ardents l’heure où, enfin, elle pourrait s’asseoir : le paradis, donc.

Vous croyez que la mort est un repos, vous ? Une errance d’ombres en peine, oui, voilà ce qu’elle est plutôt pour les latins qui appellent leur royaume Enfer puisqu’il est souterrain, bien sûr. Telle est en effet la pensée des hommes de toute culture, sauf lorsqu’ils imaginent que les riches, à force de moyens, devraient bien arriver à s’emparer aussi de la mort, puisque l’argent peut tout acheter. Les Pharaons se firent embaumer dans des pyramides comme certains aujourd’hui font leur dernière demeure dans des congélateurs. Ils sont fous, ces riches.

Plus distingués, les meilleurs penseurs moralistes ont imaginé que la vertu devrait être récompensée par un sort heureux dans l’au-delà. Voilà qui semblait donner leur chance au pauvres. Mais cette spéculation est incertaine et, au demeurant, pauvreté n’est pas vertu.

Il y a aussi le rêve d’une pure et simple inversion des sorts après la mort, comme une juste compensation. La parabole du riche et du pauvre Lazare, en saint Luc, s’en fait l’écho. Et c’est bien sur elle que s’appuie le pauvre nègre pour espérer et pour chanter : Rock my soul, repose-toi, mon âme, dans le sein d’Abraham.

La critique marxiste de la religion y a vu des promesses électorales de droite, autrement dit encore une façon de se payer la tête des damnés de la terre.

Il faut dire qu’il y a de quoi se poser des questions : si Dieu aime tant les pauvres, pourquoi ne pas s’en occuper maintenant ? Comme dit le Psalmiste : "Qui donc est pour moi dans le ciel si je n’ai, même avec toi, aucune joie sur la terre ?" (Ps 73,25)

Vous savez ce que veut dire le nom de Lazare, en hébreu ? Il signifie Dieu aide. Déjà, on peut s’en étonner pour le pauvre de la parabole de saint Luc. Mais n’est-il pas en plus affreusement ironique dans le passage johannique d’aujourd’hui, quand Jésus, son ami paraît-il, reste loin de lui tandis qu’il agonise ?

Et le peuple de Dieu, justement, qu’il a fait sortir d’Égypte, et à qui, selon le prophète Ézéchiel, il promet le retour sur la terre d’Israël : a-t-il vraiment à se féliciter de son élection ? Non seulement les juifs sont allés de tribulations en désolations, mais encore, lorsque les temps furent accomplis, ils se sont exclus eux-mêmes de l’Alliance avec Dieu tandis que les païens y entraient en masse : quelle infortune !

Celui qui a ouvert les yeux de l’aveugle-né ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir ? Autrement dit, celui qui a accueilli les païens dans la joie du salut ne pouvait-il le faire sans que les juifs en sortent ?

Où donc est Dieu quand son peuple s’égare et se perd dans une infidélité qui est pour lui pire que la mort ? Où est-il lorsque des brutes massacrent un homme innocent ? Où, quand on pend un enfant ? Il y a là pour les hommes, d’âge en âge, une incompréhension affreuse, une accusation terrible et une peine immense. Et Jésus prend tout cela en pleine figure.

Vous l’avez entendu, de cette énigme, Jésus est troublé, de cette accusation, il est blessé, de cette peine, il pleure. De tout cela, il est bouleversé.

Mes amis, réfléchissez : Dieu pourrait-il être chez les morts, lui qui est le Vivant, et demeurer dans le péché à l’odeur de corruption, lui qui est Saint ?

Pourtant, voyez : le Fils de Dieu est allé jusqu’à la mort, et jusqu’aux enfers des hommes, et il a été fait péché pour nous.

Que vous faut-il de plus, frères, pour croire ?

Ne voyez-vous pas qu’ainsi se révèle le cœur de Dieu, qui n’a jamais cessé d’être ami de son peuple, comme aussi de tous les hommes ? Ne comprenez-vous pas que toute son œuvre, qui passe par le sort mystérieux du peuple élu, est l’accomplissement d’un même et unique dessein : faire grâce à tous les hommes en son Fils Jésus, mort et ressuscité ?

Le Lazare de saint Jean représente d’abord le peuple juif, peuple riche de l’élection et des promesses, pour qui d’abord Jésus meurt, même s’il n’accueille sa grâce qu’ensuite. Ensuite il représente tous les hommes, qui sont aimés de Dieu et pourtant voués à mourir.

Mais le Fils de Dieu s’est fait notre propre tombeau, pour nous recueillir au plus bas de nous-mêmes, il a fait de son corps notre paradis, le jardin de ceux qui ont part à l’arbre de vie. Et il fut ressuscité le troisième jour afin qu’au dernier jour - comprenez : le quatrième jour de Lazare, en somme -, il n’ait qu’à nous rappeler pour que le peuple à nouveau créé sorte définitivement de l’ombre de la mort. Alors, tous ensemble, nous entendrons sa voix et nous nous lèverons de joie à son appel :

"Ô Mort, laisse aller mon peuple dans la lumière de la Vie avec moi pour toujours."