Mercredi 13 février 2002 - Cendres, entrée en Carême

Dormez-vous bien ?

Joël 2,12-18 - 2 Corinthiens 5,20 à 6,2 - Matthieu 6,1-6.16-18
mercredi 13 février 2002.
 

Dormez-vous bien ?

À qui vient le voir pour se plaindre de troubles un peu vagues, tout bon médecin généraliste pose d’abord cette question. Et puis encore : est-ce que vous vous alimentez comme il faut, est-ce que vous faites de l’exercice suffisamment ? Les dysfonctionnements de ces fondamentaux de l’existence biologique individuelle sont forcément impliqués dans le problème, soit comme prédisposition, soit comme symptômes, de même que des boutons peuvent être la conséquence ou la cause d’un malaise. De toute façon, il est utile de les soigner.

Eh bien, il en va de même pour les fondamentaux de l’existence spirituelle individuelle que sont l’aumône, la prière et le jeûne.

L’aumône est l’exercice même de l’humanité : donner de bon cœur à ses semblables ce dont ils ont besoin selon ses possibilités et les occasions, c’est élémentaire. Et, de celui qui le fait, on dit que c’est un type bien, ou simplement qu’il est humain.

La prière est l’aliment du cœur de l’homme et sa respiration. Qu’elle se nomme méditation ou recherche, qu’elle s’adresse à un Interlocuteur personnel identifié ou qu’elle s’envole vers des régions inconnues et incertaines, elle ouvre l’être au Mystère dont il procède, en sorte que se raffermissent ses forces et son goût de vivre.

Quant à jeûner, c’est un peu comme dormir ou mourir. Cesser de s’activer, d’amasser ou de produire, s’abandonner au cours d’un monde qui me précède et me dépasse, qui était avant que j’y trouve la vie, et qui sera quand je n’y serai plus. Me retirer de la scène que j’occupais et me confier à ce qui pourra se faire ou se défaire sans moi, voilà que dans cet exercice d’humilité se restaure, s’ajuste et se renouvelle mon mode d’être au monde.

Le carême est comme une cure pour se refaire une santé spirituelle, un temps pour se retremper dans les fondamentaux qui sont ceux de tous les hommes. Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’il ressemble à ce qui se fait ailleurs, dans d’autres traditions religieuses.

Justement, il s’agit pour les chrétiens de se rappeler qu’ils sont les témoins d’un salut donné au hommes qui en ont besoin. D’un salut offert à tous les hommes, parce que tous en ont besoin, et eux aussi donc, autant que quiconque, jusqu’au dernier jour.

Dans un instant, nous autres prêtres, ambassadeurs du Seigneur en cela, nous allons vous marquer le front de cendres en disant : "Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière." L’homme est conscience de la vie : il éprouve que la vie est bonne et que la mort n’est pas normale, pas plus, d’ailleurs, que le malheur, la souffrance ou l’injustice. Il sait, au fond de lui-même, qu’il est fait pour la vie éternelle, fût-ce en traversant la mort.

Or, seul Dieu qui donne la vie peut sauver l’homme de la mort. Lui, là-haut, n’oublie pas cela un instant depuis le commencement de la fin, quand, par le péché, la mort est entrée dans le monde. Mais l’homme peut l’oublier. Par présomption, au nom de la raison, ou de la puissance, par folie.

Si nous, chrétiens, nous l’avons oublié, qu’aurons-nous à célébrer à Pâques ? Si nous devenons les plus fous et les plus présomptueux des hommes, nous qui sommes chargés de leur annoncer la lumière, comment se lèvera le jour sur ceux qui habitent l’ombre de la mort ?

Accueillons ce carême, frères, comme une grâce pour soigner en nous la disposition spirituelle de base sans laquelle on ne peut recevoir la Révélation. Qu’il soit pour nous un temps de restauration dans l’humilité et le repentir, que nous revenions de toutes nos folies par un jeûne de renoncement à nous-mêmes et de mise en disponibilité pour Dieu.

Que chacun de nous le décide de tout son cœur, ce cœur que Dieu a fait pour lui, et qui est sans repos tant qu’il ne repose en lui.