Dimanche 19 février 2017 - Septième dimanche Année A

Apprivoise-moi !

Lévitique 19,1-2.17-18 - Psaume 102,1-4.8.10.12-13 - 1 Corinthiens 3,16-23 - Matthieu 5,38-48
dimanche 19 février 2017.
 

Apprivoise-moi !

Cette demande mise par Saint-Exupéry dans la bouche du renard est paradoxale : s’il faut apprivoiser les bêtes sauvages, c’est justement parce qu’elles n’en ont aucune envie ! Si les animaux se montrent farouches - c’est-à-dire à la fois craintifs et agressifs - c’est à cause de la loi qui prévaut dans la nature : manger ou être mangé, telle est l’occupation commune des uns et des autres. Et l’humanité n’échappe pas à ce sort commun.

En effet, après le déluge, Dieu dit à Noé : « Vous serez la crainte et la terreur de tous les animaux de la terre, de tous les oiseaux du ciel, de tout ce qui va et vient sur le sol, et de tous les poissons de la mer : ils sont livrés entre vos mains » (Genèse 9,2). En somme, l’homme est devenu le pire ennemi des bêtes, le prédateur des prédateurs au milieu du monde. Pourtant, le fait est que depuis des millénaires les bêtes se sont laissées amadouer par les hommes malgré leur propension à les chasser pour les tuer ou les faire travailler.

L’humanité, seule, parvient à obtenir d’autres espèces qu’elles deviennent les compagnes précieuses de son existence, jusqu’à attribuer à tel ou tel animal le titre de « meilleur ami de l’homme ». Aujourd’hui, encore plus qu’hier, des passionnés fréquentent toutes sortes de bêtes de la terre, de la mer ou des airs, fauves, serpents, requins, cigognes ou araignées, et s’en rendent familiers au point de nouer avec elles une relation de confiance, voire d’affection.

D’ailleurs, dans des situations exceptionnelles de populations animales nombreuses et prospères en raison d’un environnement favorable et dépourvu de menaces, les animaux se montrent curieux et confiants envers les personnes qui les approchent. Au fond, à l’image du renard du « Petit Prince », tout animal ne demande qu’à être apprivoisé par un homme rendu à sa bienveillance originelle.

Et l’homme, alors, que l’on dit être un loup pour l’homme ? Depuis la chute, il se montre en effet également farouche envers son semblable. La timidité, si répandue, en est un signe : « timide » vient de « timor » qui signifie « peur » en latin. Chacun redoute que l’autre ne veuille lui faire du mal, le suspectant ainsi d’inimitié. Et, de fait, l’autre est souvent celui qui me veut ou me fait du mal, ne serait-ce que parce qu’il est en concurrence avec moi pour un bien, parce qu’il me jalouse ou me craint, ou tout simplement parce qu’il s’imagine que je suis moi-même son ennemi. En sorte que le commandement du Seigneur est d’abord une mesure de bon sens : que je ne prenne pas trop au sérieux, trop vite, l’inimitié de l’autre et que j’essaye par tous les moyens raisonnables de la désarmer.

En ce sens, « aimer son ennemi » n’est pas folie, mais sagesse. Et s’il faut aller jusqu’à faire le sacrifice de ses intérêts propres pour cela, ce sera sans doute une folie aux yeux des hommes, mais une sagesse au regard de Dieu qui connaît le prix inestimable de l’amour qui vaut mieux que tous les biens de la terre. C’est pourquoi il a donné son propre Fils jusqu’à la croix, afin de désarmer l’hostilité des hommes et de leur montrer le chemin de l’amitié avec lui et entre eux. Ce qu’au fond ils désirent tous.

Les préceptes de ce passage évangélique ne semblent insensés que si l’on se place d’emblée dans une situation d’égoïsme. Malheur, donc, à ceux qui prétendraient les mettre en pratique comme une façon de montrer aux autres leur justice supérieure. Mais pour le véritable sage, ils indiquent la voie d’une intelligence relationnelle propre à déminer les conflits pour le rétablissement d’une situation de bienveillance universelle et l’ouverture d’une voie vers l’amour mutuel.

Heureux, donc, ceux qui s’appliquent au bel art de s’apprivoiser les uns les autres, même si cela leur coûte cher : ils seront récompensés bien au-delà de leurs dépens !