Dimanche 9 mars 2014 - - Premier dimanche de Carême Année A

Vous y laisserez des plumes !

Genèse 2,7-9 et 3,1-7 - Psaume 50,3-6.12-14.17 - Romains 5,12-19 - Matthieu 4,1-11
dimanche 5 mars 2017.
 

Cette façon imagée de dire qu’il y aura un prix à payer sur le chemin que vous envisagez de prendre suggère de surcroît qu’il pourrait vous en coûter quelque chose de vous-même.

Elle rappelle aussi le mythe d’Icare qui s’était façonné des ailes en plumes collées à la cire. S’approchant trop du soleil, il vit fondre son équipement et s’abîma en mer. Dans la pensée grecque, l’hubris - c’est-à-dire l’exaltation de soi dans la poursuite de « grands projets qui nous dépassent », selon l’expression du Psaume 130 exprimant une idée semblable - est une impiété qui ne saurait rester sans châtiment.

En dehors de toute considération religieuse, la simple sagesse populaire sait bien que trois soleils de ce monde menacent de brûler ceux qui s’y dorent à l’excès : l’avoir, le pouvoir et la gloire. La prudence païenne recommande simplement de ne pas dépasser de justes limites à ses ambitions. La modération, en effet, est une vertu nécessaire pour éviter l’ivresse et tous ses dangers.

Pourtant, le Seigneur Dieu lui-même semble bien souvent immodéré en paroles comme en actes. « Soyez saints comme je suis Saint, soyez parfaits, nous dit-il ». Ou encore : « Aimez vos ennemis ! » Quant aux actes, l’anéantissement du Fils en son Incarnation, ainsi que, ce qui nous paraît pire, son abaissement jusqu’à la mort de la croix, tout cela, dit saint Paul, est scandale pour les juifs et folie pour les païens. Mais pour nous, c’est la manifestation et la réalisation de ce « trop grand amour » dont il nous a aimés.

Or, c’est cet amour qui constitue la perfection et la sainteté auxquelles nous sommes appelés, selon notre vocation baptismale. En somme, l’aspiration chrétienne n’admet pas de mesure dans l’élévation de l’amour. Justement, d’autres traditions religieuses nous le reprochent comme une prétention excessive, une aspiration qui dépasse les capacités humaines, une « hubris », finalement, qui ne saurait rester impunie.

Comment donc se préparer à l’ascension vers ce Foyer plus ardent que mille soleils qui est l’Amour même de Dieu, comment la réaliser de manière à rendre aux hommes un témoignage digne de foi ?

Précisément ce qui est menace dans le mouvement du monde devient remède au registre de la Lumière : plus nous nous approchons de la Source, plus nous nous laissons dépouiller de ce qui nous en interdit l’accès, car la proximité du Christ implique le dépérissement en nous de l’égoïsme et de l’orgueil qui s’y opposent. En effet, la nature profonde du péché est la prétention de Satan de se faire Dieu à la place de Dieu, et sans lui évidemment.

Se conformer au Christ, c’est donc s’exposer à voir brûler tout ce qui en nous a partie liée avec le Mauvais. À première vue, cette perte nous effraie, car l’Ennemi nous suggère de nous accrocher à nous-même. Mais c’est précisément aussi ainsi que nous sommes rendus moins vulnérables au Mauvais. Pour Icare, les plumes qu’il perdait n’étaient pas vraiment les siennes. Mais ensuite il a perdu la vie. Pour nous, ce que nous laissons nous semble être nous-même. Mais, ensuite, en recevant la Vie, nous découvrons que ce que nous avons laissé n’était pas nous-même, ou bien que nous le recevons de nouveau bien mieux. Ne craignons donc pas d’aller vers Dieu : si nous le désirons, lui-même viendra à nous et nous rendra capables de le recevoir.

Ainsi, l’affermissement progressif dans la condition filiale qui est l’humilité du Fils de l’homme, mieux que des ailes d’ange, conduit à la perfection qui nous est commandée. Si quelqu’un accepte de se dépouiller de lui-même, de renoncer à l’avoir, au pouvoir et même à l’être, rien ni personne ne pourra fléchir son désir du Père, ni l’arrêter sur son chemin vers la Résurrection et la vie éternelle.