Hong-Kong, le dimanche 12 mars 2017 - Deuxième dimanche de Carême Année A

Qui s’occupe du monde ? - La Transfiguration de Raphaël, 2ème

Genèse 12,1-4a - Psaume 32,4-5.18-20.22 - 2 Timothée 1,8b-10 - Matthieu 17,1-9
lundi 13 mars 2017.
 

Dans les multinationales se trouvent nécessairement des « responsables monde », dont certains sont basés à Hong Kong : il y en a peut-être parmi nous ici ce soir. Mais je pense plutôt à une multinationale très spéciale et à son chef : le pape.

L’un des plus célèbres, pour de tristes raisons, est Alexandre VI Borgia qui accède au « trône de Pierre » en 1492 et règne jusqu’en 1503. Amateur d’argent, de pouvoir, de femmes et d’intrigues, il symbolise la corruption inimaginable de l’Église à sa tête en son temps. Il pratique en particulier le trafic des indulgences d’une manière scandaleuse, ce que dénoncera bientôt un certain moine, Luther, dont la critique se concrétise en 1517 par la publication de ses fameuses thèses contestataires.

Or, de la même année date la « Transfiguration » de Raphaël. Ce tableau est étonnant. Le Christ transfiguré et les autres protagonistes n’occupent que le « ciel du tableau », le tiers supérieur, tandis que tout le bas de la toile représente l’épisode suivant, celui de l’épileptique que les disciples n’arrivent pas à guérir. Le possédé, raide et tétanisé, tend farouchement le doigt vers le ciel. Autour de lui, ses parents, les Apôtres et d’autres s’agitent en tous sens. Seule une femme très belle, qui semble refléter la lumière d’en-haut au milieu du groupe d’en bas, regarde calmement les disciples à gauche en leur désignant le garçon à droite.

Julien de Médicis, le commanditaire, était alors cardinal archevêque de Narbonne. Esprit éclairé et fervent catholique, il désirait la restauration de l’Église plutôt que la condamnation du moine dont les éclats soulignaient la nécessité de réagir et de se reprendre. Nul doute qu’il n’ait directement participé à la conception de l’œuvre avec Raphaël qui dirigeait alors le chantier de la basilique Saint-Pierre. C’est là que le tableau fut installé et non dans la cathédrale de Narbonne à laquelle il était destiné. On peut toujours l’admirer sur place, du moins l’excellente copie en mosaïque qui l’a remplacé comme c’est le cas pour la quasi totalité des toiles de Saint-Pierre.

Compte tenu du contexte, il me semble évident que le jeune épileptique qui « souffre beaucoup » à la consternation générale représente ici Luther. Bien que convulsé, il indique fermement le Christ, au registre supérieur du tableau, à l’attention de tous. Les autres personnages, désorientés, semblent en pleine controverse incertaine, sauf la femme dont la beauté doit signifier la foi : elle désigne l’énergumène non pour l’accuser, mais pour faire la leçon aux disciples qu’elle regarde bien en face. En effet, de même que dans l’évangile les Apôtres se montrent incapables de délivrer un garçon de son esprit d’agitation, de même leurs successeurs du XVIe siècle éprouvent leur impuissance à juguler la crise ouverte par Luther. Ainsi, la vive réaction du Christ vaut-elle à nouveau pour eux : « Génération incroyante et dévoyée, combien de temps devrai-je rester avec vous ? »

En cette année marquée par le cinquième centenaire des événements, nous ne manquerons pas de faire le rapprochement avec l’actualité ecclésiale. D’autant que le pape François a voulu participer aux célébrations de cet anniversaire du début de la « Réforme ». Avec le recul, le diagnostic de Julien de Médicis sur son temps nous apparaît clairement prophétique. S’il avait été entendu, peut-être aurions-nous évité la grande déchirure de l’Église d’Occident entre protestants et catholiques dont nous souffrons encore aujourd’hui. De même, si le pape François réussit son entreprise de réforme de la Curie et de restauration ecclésiale actuelle, peut-être l’Église du troisième millénaire prendra-t-elle un autre tour que le visage déclinant qu’elle offre dans nos « vieux pays de chrétienté » depuis des décennies.

Or, la réussite de la réforme de l’Église dépend certes de ses principaux acteurs, le pape, les cardinaux, les évêques et les autres détenteurs du pouvoir, mais finalement aussi de chacun de nous. Car, l’important est notre conversion à tous. Le Carême est « le temps favorable » : mettons-le à profit ! Un enfant qui tient ses bonnes résolutions par amour de Dieu dans la foi au Christ est cause de joie dans le ciel et d’avancée du Royaume. Il en est ainsi de tout homme qui entend la voix du Père : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ! »

Écoutons donc le Christ, frères, qui s’adresse à nous par la voix de ses ambassadeurs, les ministres fidèles de sa grâce. Gardons confiance, car il a vaincu « le monde », même celui qui s’immisce au cœur des institutions les plus sacrées pour les corrompre. Et convertissons-nous : c’est ainsi que nous nous occuperons bien du monde et de son salut.