Dimanche 6 janvier 2002 - L’Épiphanie du Seigneur

Qui est le plus beau ?

Isaïe 60,1-6 - Éphésiens 3,2-3.5-6 - Matthieu 2,1-12
dimanche 6 janvier 2002.
 

Qui est le plus beau ?

Il faut voir.

Comment ça, "il faut voir", c’est tout vu : le plus beau c’est le petit trésor à sa maman, évidemment.

Le narcissisme de la mère, qui aime son bébé littéralement "comme elle-même", est source de celui de l’enfant : il en profite comme du lait qu’il suce avec avidité, l’un est aussi vital que l’autre pour lui.

Alors la parole du père qui oblige à prendre quelque distance n’est pas d’abord agréable : veut-il donc m’empêcher de vivre, ira-t-il jusqu’à me tuer ?

Souvent l’insulte précède ou accompagne le meurtre : "Misérable, meurs donc !"

Ainsi le roi Balak, soucieux de détruire un ennemi puissant, fait-il d’abord venir d’Orient pour le maudire un fameux magicien. Mais Balaam "le Voyant" ouvre les yeux en arrivant - et le Seigneur ouvre son cœur - et il dit : "Qu’elles sont belles, tes tentes, Jacob, tes demeures, Israël !" Furieux, le roi insiste. Mais Balaam reprend : "Je vois, mais pas pour maintenant, j’aperçois, mais c’est de loin, de Jacob monte une étoile, d’Israël surgit un sceptre." (Nombres 24,5.17)

Ce passage célèbre du livre des Nombres constitue la fameuse "prophétie de l’étoile" qui nourrissait l’attente messianique au temps du Seigneur. Mage, magicien, c’est tout un, et toujours il vient d’Orient. Le récit de l’évangile selon saint Matthieu, que nous venons d’entendre, signifie que Jésus est l’accomplissement de la prophétie de l’étoile. Jésus est lui-même l’étoile qui monte de Jacob, le sceptre d’Israël.

Les mages offrent, avec l’or, l’encens et la myrrhe : en effet, vous le savez, l’intronisation de Jésus s’accomplit par le sacrifice de la croix jusqu’à la nuit du tombeau. Ressuscité, il offrira cette bonne nouvelle à ses Apôtres en se montrant vivant à eux pour qu’ils en soient les témoins jusqu’aux extrémités de la terre. Mais bien avant cela, qui est celui qui, en voyant comment Jésus était mort, en ouvrant les yeux sur lui tandis que Dieu ouvre son cœur, dit : "Vraiment cet homme était le fils de Dieu" ? C’est le centurion, un soldat romain.

Pourquoi donc faut-il le regard des païens pour reconnaître le Fils venu dans notre chair, alors que les scribes et les docteurs d’Israël restent aveugles et immobiles ? Pourquoi faut-il des étrangers venus de loin pour que soit adoré le Roi des Juifs, quand son peuple l’ignore et que ses chefs cherchent à le tuer ?

Voilà le mystère de l’Épiphanie du Seigneur que nous célébrons aujourd’hui : c’est aux hommes pécheurs et perdus que le salut est manifesté en la personne de celui qui est "Emmanuel", Dieu avec nous. Et nous ne pouvons le voir qu’avec des yeux de païens, car ceux qui se croient déjà justes restent aveugles à la révélation de leur grâce.

Vous savez quelle est la personnalité préférée des Français ? C’est l’Abbé Pierre, ce vieux curé fragile. Dans l’ensemble, on ne peut pas dire que les Français soient très catholiques, n’est-ce pas ?

Ou encore, avez-vous regardé ce documentaire passé récemment sur FR3, consacré au pape Jean-Paul II ? Le réalisateur, comme souvent dans le service public, est à l’évidence marqué par une idéologie laïque plutôt anticléricale. Pourtant, la tonalité générale de son portrait manifeste une immense admiration : il a ouvert les yeux, il s’est laissé ouvrir le cœur et, au-delà de toute querelle mesquine, il a vu l’œuvre colossale de cet homme, à travers le monde, en faveur de la justice et de la paix. C’est pourquoi il conclut son propos par cette curieuse formule : "Au fond, ce Pape est le père Fouettard de la planète."

Certes, la parole du Saint-Père est exigeante et sans compromission avec les tentations contemporaines de la recherche du bonheur dans la permissivité. Mais c’est pour la vie des hommes qu’il parle ainsi, et non contre elle, comme un vrai père qui fait loi à son enfant de sortir du narcissisme primaire, sans doute vital au départ, mais mortel si l’on y reste. En somme, notre réalisateur a compris que cette défense de la vie est la vraie unité des positions du Pape, qu’il s’agisse de questions familiales, économiques ou politiques, et c’est remarquable.

Vous-mêmes, comment parlez-vous des évêques et des prêtres ? Et comment réagissez-vous aux commentaires hostiles à l’Église ? Si vous n’y résistez pas, vous n’êtes pas fidèles. Mais si vous défendez seulement votre petit trésor, votre attitude n’est pas à la hauteur du sujet, et vous risquez bien d’étouffer ce que vous croyez protéger.

Le Christ Jésus, le Verbe fait chair, est mort sur la croix pour le salut de tous les hommes, et de tout l’Homme. Si vous ne le voyez pas aussi grand que cela, prenez la distance nécessaire du regard : alors vous verrez que vous êtes loin et qu’il vient vers vous, et vous lui rendrez un beau témoignage.

Certes, dans la splendeur de la vérité de notre foi, c’est lui le plus beau. Mais il faut bien ouvrir les yeux et se laisser ouvrir le cœur pour le voir.