Dimanche 22 octobre 2017 - 29e Dimanche Année A

Partager avec Dieu, comment est-ce possible ?

Isaïe 45,1.4-6a - Psaume 95,1a.3-4.5b.7-8a.9a.10ac - 1Thessaloniciens 1,1-5b - Matthieu 22,15-21
dimanche 22 octobre 2017.
 

Prenons deux histoires pour exemples, l’une tragique et l’autre comique.

D’abord, dans « Le marchand de Venise » de Shakespeare, Antonio, aux termes d’un pacte atroce et parce qu’il ne s’est pas acquitté de sa dette en temps voulu, se voit contraint de laisser l’usurier Shylock prélever sur lui une livre de sa propre chair. Tout le monde est horrifié, mais rien ni personne ne peut fléchir le créancier monstrueux. Jusqu’à ce que quelqu’un s’avise de le mettre en garde : qu’il prélève une livre de chair, soit puisque c’est dans le contrat, mais sans une goutte de sang, sous peine de devoir rendre raison de son crime.

Ensuite, un curé, un pasteur et un rabbin échangent sur la manière de partager la quête. Le curé dit : « Je trace un cercle au sol et je lance la quête en l’air : ce qui tombe dans le cercle est pour moi, le reste pour les œuvres de Dieu. » Le pasteur répond : « Moi c’est pareil, sauf que ce qui sort du cercle est pour moi. » Alors le rabbin dit : « Je fais comme vous, mais sans cercle : je lance la quête en l’air, Il prend tout ce qu’il veut et je ramasse le reste. »

De manière semblable, Jésus, par sa réponse habile, échappe au double piège et confond ses adversaires des deux partis.

Les Hérodiens collaboraient avec l’occupant romain. Si Jésus avait interdit de payer l’impôt à César, ils l’auraient accusé de sédition et fait arrêter. Or, en ayant l’air de dire qu’on peut le faire, Jésus échappe à leurs griffes. Mais, en plus, sa formule les accuse : ils ne peuvent séparer la monnaie de l’impôt de l’inscription impie qui la marque (« le divin Jules »), pas plus que Shylock ne peut prendre la chair sans verser le sang. Les Hérodiens sont confondus : en pactisant avec les Romains, ils sont compromis dans leur impiété.

Les Pharisiens, quant à eux, comprennent bien que la phrase de Jésus ne signifie pas autorisation de payer l’impôt à César. Donc ils ne peuvent accuser Jésus de manquer de rigueur religieuse. De plus, eux qui prétendaient vivre séparés du péché du monde (« pharisien » signifie « séparé » en hébreu), montrent, en sortant de leur poche la monnaie de l’impôt, qu’ils sont compromis avec le monde. Même si ce sont les Hérodiens qui la sortent, ils sont compromis avec eux.

Finalement, la phrase sibylline de Jésus écarte la possibilité de trancher la question d’avance, dans un sens ou dans l’autre. Elle renvoie chacun à sa responsabilité de discernement, comme c’est d’ailleurs le cas en général pour les questions morales. Ceux qui veulent un système juridique prêt à appliquer de manière à pouvoir s’estimer justes pour l’avoir exactement pratiqué sont guettés par la perversité des adversaires de Jésus. Au contraire, ceux qui se laissent former, instruire et guider par la parole de Dieu et l’enseignement de l’Église pour mieux exercer leur discernement et prendre leurs responsabilités en conscience sont dignes du Seigneur. C’est ce que le pape François ne cesse de nous rappeler, par exemple dans Amoris Laetitia. De manière générale, mieux vaut se salir et se blesser en sortant vers les périphéries que de rester calfeutré dans l’autosatisfaction d’un entre soi confortable.

En somme, des trois, c’est le rabbin de l’histoire qui a raison. Car il sait que tout est pour Dieu, mais que tout passe par nous. Il n’existe pas de ligne de démarcation entre le domaine de César et celui de Dieu : d’un côté, nul ne saurait exclure Dieu d’aucune région de l’être, de l’autre, toute réalité terrestre relève ici-bas, au moins pour une part, de César. À nous de voir clair en chaque chose. Dans la première lecture, le Seigneur parle de Cyrus comme de son « messie » ! Incroyable, non, quand on sait que Cyrus était une sorte de César, avec toute l’idolâtrie païenne qui s’ensuit ! Si Dieu discerne ainsi en César une décision qui répond à son dessein, qui sommes-nous pour refuser de le faire en temps utile ?

Quelle responsabilité, certes, et comment ne pas nous tromper parfois ? C’est pourquoi, il nous faut demander sans cesse l’Esprit Saint, pour le pardon de nos fautes et pour la lumière du discernement. En lui nous partageons avec Dieu toute cette vie qu’il nous donne pour que nous la recevions avec courage et action de grâce.