Dimanche 18 février 2018 - Premier Dimanche de Carême Année B

Avant moi le déluge

Genèse 9,8-15 - Psaume 24,4-9 - 1 Pierre 3,18-22 - Marc 1,12-15
dimanche 18 février 2018.
 

Je prends le contrepied de l’expression bien connue « après moi le déluge » : celui qui l’emploie manifeste sa parfaite indifférence à l’égard d’un avenir probablement catastrophique, dans la mesure où il compte bien n’être plus là pour le vivre. C’est notamment l’attitude de beaucoup aujourd’hui qui se moquent du changement climatique et de ses terribles conséquences car ils pensent y échapper pour leur part. Or, en se situant « avant le déluge », le cynique s’accuse et se condamne lui-même puisque, dans le récit biblique, ce sont précisément les hommes de cette époque qui attirèrent par leur comportement odieux la destruction du monde.

Après le déluge, en revanche, l’humanité entre dans une ère nouvelle, celle de l’Alliance que Dieu conclut avec elle et tous les vivants désormais. Autrement dit, les animaux aussi jouissent de la protection et de la miséricorde du Créateur, et même le monde entier avec eux. Ici se fonde une véritable écologie intégrale. Elle consiste en la considération et le respect que nous devons accorder à la Nature dans son ensemble, nous qui sommes chargés de la « dominer », c’est-à-dire en fait de la soigner autant qu’il est en notre pouvoir, puisque sous le régime de l’amour tout pouvoir et toute domination sont à exercer comme un service bienveillant.

Ainsi, nous ferions bien de mettre à profit ce temps de carême pour vérifier notre attitude « écologique » et l’améliorer autant que nécessaire. Bien entendu, l’attention aux animaux et à l’environnement ne doit pas remplacer celle due à nos semblables, mais la compléter et même la renforcer. Loin de partager la désinvolture de ceux qui refusent de se soucier d’un avenir de la planète gravement compromis par les égarements égoïstes de ses exploiteurs, nous sommes convoqués à une prise de responsabilité qui s’étend aux générations futures. En tout ce que nous faisons, sachons nous interroger : quel avenir sommes-nous en train de préparer pour ceux qui vivront après nous ?

Ce devoir pressant incombe à tous les habitants de la Terre, mais plus encore à ceux qui portent le nom de chrétiens. En effet, nous ne sommes pas seulement des hommes « d’après le déluge », mais aussi les disciples d’après Pâques. Dans la personne du Christ en son mystère pascal, la fin du monde est déjà survenue. Nous vivons « comme des vivants revenus de la mort », témoins de l’avenir promis à toute la création, avenir que nous expérimentons d’avance par la puissance de l’Esprit Saint qui nous a été donné. À la différence des autres évangélistes, Marc ne détaille pas les tentations de Jésus ni n’évoque son jeûne. En revanche, il évoque un thème non repris chez eux, celui de la restauration eschatologique de l’harmonie du paradis terrestre : au désert il « vivait avec les bêtes sauvages, et les anges le servaient », comme une prophétie de ce qui sera le fruit de son sacrifice rédempteur.

Au milieu des ténèbres qui couvrent encore le monde, nous sommes sa lumière parce que nous reflétons celle du Ressuscité qui vit en nous et vers qui nous sommes tournés, lui dont nous attendons la venue dans la gloire. S’orienter vers le Christ qui vient, voilà la véritable conversion en quoi consiste la vie de disciple en tout temps, et spécialement en ce temps du Carême. C’est le sens de ce chemin institué pour les catéchumènes comme préparation ultime aux sacrements de l’initiation chrétienne qu’ils sont appelés à recevoir au cours de la Veillée pascale. Et nous partageons ce chemin avec eux. Pour eux comme pour nous, il s’agit de « nous engager envers Dieu avec une conscience droite », ainsi que nous y exhorte saint Pierre dans la deuxième lecture, afin d’être « sauvés par la Résurrection de Jésus Christ ». Détournons-nous donc de tous les mépris qui servent d’alibis à ceux qui pensent vivre plus légers de se considérer sans devoir envers ceux qui souffrent comme à l’égard de la création aujourd’hui et demain. Bien au contraire, que chacun sache s’examiner lui-même dans ses prises de position et renonce à des voies dont il aurait à rougir devant les hommes, les vivants et toutes les réalités du monde à venir.

Car il n’y aura plus de déluge, jamais, mais bien un jugement implacable pour ceux qui n’auront pas fait miséricorde en action de grâce pour la miséricorde reçue.