Dimanche 11 mars 2018 - Quatrième dimanche de Carême (textes de l’Année A) - Deuxième scrutin pour les catéchumènes adultes

Est-ce bien d’être pragmatique ?

1 Samuel 16,1b.6-7.10-13a - Psaume 22,1-6 - Éphésiens 5,8-14 - Jean 9,1-41
dimanche 11 mars 2018.
 

Au sens courant où pragmatique équivaut à « pratique », certainement : il est bon de tenir compte de la réalité ! Au sens philosophique, c’est moins sûr : le pragmatisme est la doctrine selon laquelle l’utilité est le critère de la vérité. Pourtant, l’utilité et la vérité ne coïncident pas toujours, c’est évident si, par exemple, la notion de « pieux mensonge » peut s’admettre de quelque manière.

L’aveugle, quant à lui, est « pratique » : il sait qui il est, qu’il était aveugle, et que maintenant il voit. Il sait aussi comment « l’homme » a procédé : il a appliqué sur ses yeux de la boue confectionnée avec sa salive. Ce qui, par parenthèse, était une manière fort « pragmatique » d’agir de la part de Jésus. En revanche, ses adversaires se montrent plutôt « théoriques » : ils connaissent des principes. Ils savent, par exemple, qu’un homme qui ne respecte pas le sabbat ne peut être de Dieu.

Mais curieusement, au fil des débats, ces hommes instruits vont jusqu’à perdre le sens des réalités : ils ne veulent pas croire que l’homme était aveugle et que maintenant il voit, ce que tout le monde a constaté. Du coup, c’est l’aveugle qui accède à la théorie et les reprend : « Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs... » Par ce récit, l’évangile évoque la venue des païens à la foi à la faveur du refus d’Israël. Autrement dit, il est question de la Révélation et de son accueil. Or, ce qui s’est passé est exactement l’inverse de ce qu’écrivit Sartre : « La vérité pragmatique a remplacé la vérité révélée ».

Le philosophe existentialiste, comme ses contemporains, pensait que les religions, notamment le christianisme, étaient en voie de disparition, au profit d’une saine rationalité moderne et critique, donc expérimentale. Là aussi il s’est trompé ! En réalité, la courte façon de voir qui consiste à n’apprécier les choses qu’à l’aune de la satisfaction de ses propres besoins et désirs est commune aux hommes de toutes les époques. Ils ne s’élèvent au-dessus de cette vision utilitariste qu’en laissant s’exprimer l’aspiration profonde à la Vérité qui demeure au cœur de tous, mais qui peut coûter cher et ne rapporte pas souvent gros à ceux qui en brûlent. Tel est un aspect essentiel de la condition humaine tombée au pouvoir du mal. C’est pourquoi l’irruption de la Révélation dans l’histoire universelle depuis Abraham renverse le cours des événements de l’esprit : la vérité révélée vient remplacer la vérité pragmatique dans le cœur des fidèles du Seigneur.

Fort bien, me direz-vous avec le bon sens pragmatique de votre temps, mais qu’est-ce que cela change pour nous, qu’est-ce que cela nous fait ? Eh bien, ce qui arrive aux adversaires de l’aveugle nous menace tout autant. Plus ils recherchent apparemment la lumière, et plus ils s’en éloignent, s’enfonçant finalement dans une cécité totale, ce que souligne le Christ à la fin. De même, nos défauts spirituels ne peuvent se guérir par le travail de la réflexion et les efforts de changements. La transformation ne saurait être l’effet que d’un acte de salut et de puissance de Dieu qui relève de l’exorcisme. C’est pourquoi, chers amis catéchumènes, chacun des scrutins qui vous sont proposés culmine dans un tel acte. Mais notre humble ministère ce sera efficace qu’à condition que vous vous y livriez en toute humilité, reconnaissant devant le Seigneur votre totale impuissance à vous délivrer vous-mêmes de ces penchants radicalement mauvais, comme l’orgueil, l’égoïsme, la jalousie et tant d’autres. Et nous aussi, frères bien-aimés, nous devons profiter de cette offre de salut, de ce temps favorable, pour donner au Seigneur la possibilité d’accomplir progressivement en nous l’œuvre de purification dont il nous a acquis la grâce par son sacrifice sur la croix.

Tel est le bon et saint pragmatisme de la religion : livrons-nous à la joie de recevoir la Révélation dans un cœur renouvelé et le monde reconnaîtra la vérité de notre foi au bien qu’elle nous fait, parce que c’est le bien véritable.