Jeudi saint 29 mars 2018 - La Cène du Seigneur

Ce n’est pas juste juste

Exode 12,1-8.11-14 - Psaume 115,12-13.15-18 - 1 Corinthiens 11,23-26 - Jean 13,1-15
jeudi 29 mars 2018.
 

Ce n’est pas le moment de laver les pieds des convives, « au cours du repas », il aurait fallu le faire avant de passer à table. Et, bien sûr, ce n’est pas l’office du maître, mais plutôt celui du dernier des serviteurs. Le geste de Jésus était vraiment choquant sur le moment, il l’est encore aujourd’hui et le sera toujours.

Sans doute, nous comprenons maintenant que cet abaissement annonce celui de la croix ; mais pourquoi y ajouter celui-là ? L’intention du Seigneur est la même que le jour des Rameaux lorsqu’il trouve un ânon et s’assoit dessus au risque de se ridiculiser au moment où les foules acclament son entrée à Jérusalem. Il révèle ainsi que son abaissement en sa Passion sera volontaire et libre. Du coup, non seulement le choix d’une position extrêmement humiliée n’est plus indigne du Seigneur, mais, au contraire, il relève de sa souveraineté suprême.

Les deux moments sont en miroir et complémentaires : d’un côté, le lavement des pieds visiblement libre et volontaire, accompli au milieu de disciples pleins du plus grand respect, de l’autre, la Passion subie apparemment à corps défendant puisqu’infligée par le Pouvoir romain comme une punition approuvée par la foule hostile. Ainsi le geste de ce soir nous révèle que la croix est bien un sacrifice libre et volontaire et qu’elle est infiniment digne du Fils de Dieu malgré sa réalité d’abaissement total.

Pourtant, le scandale demeure : il n’est pas juste que l’innocent paye ainsi pour les coupables. Il n’est pas juste que le Maître de la maison se transforme en nourriture pour les pécheurs. Il n’est pas juste que l’unique Bon berger donne à des hommes pleins de faiblesses, de défauts et de péchés de le représenter. Il n’est pas juste que les uns soient prêtres, alors qu’ils n’en semblent pas dignes, alors que d’autres, pourtant bien plus édifiants, ne peuvent pas le devenir.

Nous serions capables d’allonger la liste à l’envi, au point que les tentatives de justifier notre dispositif catholique dans tous ses aspects sembleraient désespérées. Elles le sont si elles ne partent pas toujours à nouveau du premier et du pire des scandales qui est la croix, à la lumière du lavement des pieds enchâssé dans la sainte Cène. Instituée par le Fils de Dieu qui a connu tout petit la nécessité d’être nourri et soigné par sa mère, l’Église est chargée de donner la vie divine à tout enfant des hommes et de l’entourer de sa tendresse maternelle qui nourrit, console et purifie les petits que nous sommes.

Et l’amour d’une mère, ce n’est pas juste juste : qui la jugera ? Qui l’accusera, par exemple, de s’être sacrifiée elle-même pour ses enfants ? Cet amour est au-delà du juste et de l’injuste. Combien plus le « trop grand amour » de Dieu qui nous a donné son propre Fils en rançon pour notre salut. Accueillons donc sans réserves les dons merveilleux de l’Eucharistie et du sacerdoce ministériel : les injustices qui nous sautent aux yeux et nous blessent sont si peu de choses au regard des trésors de grâce que Dieu répand par eux sur le monde ! Si l’Église vit de la charité du Christ, tout ce qui la défigure sera noyé dans la merveilleuse lumière de l’Amour plus fort que le péché et que la mort.

« La folie de Dieu s’est révélée plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus forte que l’homme » ; de même, ses œuvres peuvent bien sembler parfois scandaleuses aux yeux de ceux qui restent enfermés dans les mesures humaines, en réalité sa Miséricorde est plus Droite que la rectitude des hommes qui sont juste justes.