Dimanche 15 avril 2018 - Troisième dimanche de Pâques B

Tu me tiendras la main quand je passerai ?

Actes 3,13-15.17-19 - Psaume 4,2.7.9 - 1 Jean 2,1-5a- Luc 24,35-48
dimanche 15 avril 2018.
 

Demande poignante de qui va subir une opération douloureuse ou même s’apprête au grand saut final, elle est bien connue des visiteurs de malades et de ceux qui ont vu partir un proche dans des conditions difficiles. Elle dit le mystère et la valeur d’un contact physique, charnel, au moment de la grande épreuve.

Jésus, lui, n’a pas eu cette grâce : ses mains sont restées vides au bout de ses bras fixés au bois dur par les clous, jusqu’au cri terrible : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Ces mots qui ouvrent le Psaume 22 sont suivis d’autres non moins désolés : « Le salut est loin de moi, loin des mots que je rugis. J’appelle tout le jour et tu ne réponds pas. » Pourtant, comme il le savait bien, la longue plainte ne reste pas sans issue, puisqu’au terme le Psalmiste s’écrie : « Tu m’as répondu ! » Ainsi, ce qui demeure l’expression d’une détresse extrême porte pourtant aussi une espérance invincible. Jésus n’a pas manqué de se préparer à sa passion et à sa résurrection en méditant ce texte prophétique. Bien plus, il l’a porté en lui jusqu’au bout comme une présence indéfectible de son Père malgré la réalité de sa déréliction. En effet, l’Écriture fut la feuille de route du Christ. « Parole de Dieu », elle n’était autre que lui-même, lui le Verbe fait chair. Mais son être de Fils éternel procède justement du Père qui l’engendre en proférant la Parole. Ainsi, sa présence au cœur de l’Incarné demeurait une modalité de celle du Principe.

Or, ne sommes-nous pas un avec lui, lui en nous et nous en lui, comme il est un avec le Père ? Ne trouverons-nous pas sa présence jusque dans les pires expériences d’abandon ainsi qu’il a trouvé celle du Père ? Mais un mot du ressuscité à ses disciples aujourd’hui pourrait nous troubler : « Voici les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous ». C’est donc qu’il n’est plus avec eux ! Pourtant, nous avons aussi en mémoire un autre passage évangélique où il leur promet : « Et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » Certes, il s’agit d’un autre texte, celui de Matthieu. Néanmoins, il serait gênant qu’il se contredise d’un évangéliste à l’autre. En réalité, la préposition « avec » n’est pas la même en grec dans les deux cas. En Luc, « avec vous » est « sun humin » : « sun », littéralement « ensemble », évoque la similitude de nature assumée par le Fils. Incarné, le Verbe s’est soumis aux lois de la Nature, il ne faisait pas ce qu’il voulait. Marcher sur les eaux ou multiplier les pains n’était pas une faculté ordinaire de Jésus, mais certaines œuvres de puissance que le Père lui donnait à accomplir à dessein et en temps utile. En Matthieu, « avec vous » est « méth’humôn » : « méta », littéralement « parmi », renvoie aux modalités de la présence du Christ à son Église au temps de son pèlerinage sur la terre.

Principalement, il s’agit d’abord de l’Écriture, le livre bien tangible et concret qui devient parole de Dieu lorsqu’il est lu et proclamé dans l’assemblée croyante comme nous venons de le faire. Ensuite, il s’agit de la présence eucharistique que le Christ va réaliser de son corps et de son sang par la puissance de l’Esprit Saint dans un instant sur cet autel. Enfin, il s’agit du corps mystique, c’est-à-dire ce qui restera lorsque le Livre sera fermé et le Corps partagé et mangé : nous-mêmes, Église ici rassemblée et constituée par Dieu.

Aujourd’hui, Jésus montre à ses disciples qu’il est vraiment ressuscité. « Vraiment » signifie « en chair et en os ». Que cela ne vous trouble pas : Jésus ressuscité n’est plus soumis aux lois de notre monde physique, il est où il veut, quand il veut et comme il veut. Il peut, s’il le veut, manger du poisson grillé ou autre chose, bien qu’il n’en ait plus aucun besoin. Pour apparaître à ses Apôtres, il se projette à sa guise dans l’instant qu’ils vivent. Il s’est ainsi manifesté pendant un temps qui a cessé, et maintenant, sa présence « parmi nous » continue dans la Parole et dans le Pain, afin que nous soyons sa présence au monde, en chair et en os.

Qui donc pourra tenir la main du frère en détresse au nom du Christ sinon le disciple fidèle à sa vocation baptismale, ardent à pratiquer la charité évangélique ? Et qui nous tiendra la main en tous nos passages sinon le Christ lui-même, en la personne d’un frère, ou même si, ce qu’à Dieu ne plaise, nous venions à connaître une fin dans la solitude extrême comme lui, l’Écriture dont la mémoire vive en notre cœur se fera présence du Fils et du Père et de l’Esprit Saint ?

Toute l’Écriture est mémoire d’un Passage, depuis le temps où Dieu fit passer la création du néant à l’être et des ténèbres à la lumière jusqu’au jour où le Fils en son mystère pascal passa de ce monde au Père, en passant par le passage de la mer qui fut le lieu de naissance d’un peuple consacré et ardent à faire le bien. Laissons le Ressuscité faire de notre vie un passage avec lui : de même que, descendu « aux Enfers », il a saisi la main d’Adam et Ève pour les faire passer de la mort à la vie, de même il prend chacun de nous par la main tout au long de son chemin pour le faire passer à l’Amour du Père dans l’éternité bienheureuse.