Dimanche 3 juin 2018 - Le Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ - Année B

Un ancien qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle

Exode 24,3-8 - Psaume 11512-13.15-18 - Hébreux 9,11-15 - Marc 14,12-16.22-26
Sunday 3 June 2018.
 

Dans les cultures de tradition orale, un ancien qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. Mais dans toutes les cultures, le corps lui-même d‘un homme est un trésor d’histoire que la mort détruit. Car le corps est mémoire. Mémoire d’abord des coups reçus : cicatrices, lésions, amputations et autres séquelles, bien sûr, mais aussi toutes les manières de somatiser durablement les traumatismes et les contrariétés de l’existence. Mémoire des jours heureux aussi, Dieu merci. Mais cette dernière, moins vive en général, se réveille plus confusément : par exemple au parfum d’une fleur séchée ou à la saveur d’une madeleine trempée dans le thé.

Le corps est si précieux que même mort il reçoit hommage et considération ainsi que divers soins en vue de sa conservation : honoré, embaumé, placé en des lieux signalés, visité fidèlement, il ne se laisse pas oublier des vivants qui déplorent sa perte. Pourtant, le temps et l’inévitable dégradation de tout auront raison de ces restes périssables, et nul ne l’ignore. Sauf, bien sûr, s’il ressuscite, transformé et glorifié par la puissance de celui qui est le Vivant et qui donne la vie. Mais le seul pour qui cette apothéose soit arrivée, à l’exception de sa sainte Mère en son Assomption, est le Seigneur Jésus ; or, il est monté aux cieux, séparé maintenant des pécheurs et trônant à jamais à la droite du Puissant.

Nous fêtons donc aujourd’hui un corps qui nous échappe et nous manquera jusqu’à la fin, jusqu’au jour où il viendra pour juger les vivants et les morts. Ce point ne doit pas nous échapper quand nous reconnaissons dans la foi que le Corps du Christ nous est véritablement offert sacramentellement dans l’Eucharistie, c’est-à-dire comme une présence de lui-même qu’il veut bien réaliser au milieu de nous dans les conditions passagères de notre existence terrestre. C’est pourquoi la Parole reçue dans la proclamation des Écritures au sein de l’Église en prière est inséparable du mystère de la communion que nous recevons : la mémoire de lui, indispensable pour qu’il soit obéi à son commandement, ne s’effectue qu’ainsi, dans l’écoute fidèle de l’assemblée qui le célèbre.

« Faites ceci en mémoire de moi » : la portée de cette injonction ne s’arrête évidemment pas à la célébration eucharistique que fait l’Église. Ceux qui partagent le corps du Christ et le mangent le font donc disparaître : que reste-t-il alors de la présence, sinon l’Église que fait l’Eucharistie et le cœur de chaque disciple appelé à devenir ce qu’il a reçu ? C’est pourquoi nous serions bien avisés de ne pas oublier le Sang que nous fêtons avec le Corps. Le sang, c’est la vie qui coule et qui bat, qui circule et irrigue, et qui se verse aussi, comme celui du Sauveur offert pour que les hommes aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance. Le Sang signifie que notre vie devient, si nous sommes vraiment disciples, la vie même de celui dont nous célébrons le mystère pascal : nous sommes sa présence vivante au milieu du monde qu’il veut sauver maintenant.

La mémoire du Seigneur ne saurait donc consister en une simple commémoration accomplie dans la piété triste de ceux qui pleurent un cher disparu. C’est la reconnaissance joyeuse et pleine de foi de ceux qui acclament celui qui était mort et qui est vivant pour toujours. C’est l’attestation qu’il accomplit sa promesse d’être au milieu de nous jusqu’à la fin du monde en faisant de ses fidèles un peuple uni dans l’amour fraternel, ardent à faire le bien et lumière au milieu des ténèbres mondaines. C’est la proclamation de notre espérance qui ne trompe pas : oui, il vient dans la gloire à la fin pour établir toute justice à jamais dans un monde renouvelé par l’Esprit, et prendre avec lui tous ceux qui auront espéré sa venue.

Convives à la table de la Parole et du Pain, nous sommes faits mémoire vivante du Fils éternel venu dans notre chair afin que, par la puissance de l’Esprit, rien ne soit perdu de l’œuvre d’amour du Père voulue au commencement. Quand nous célébrons le Sacrement, déjà l’Histoire s’achève selon les promesses de l’Écriture dans la victoire de celui qui a donné sa vie pour la vie du monde.