Dimanche 29 juillet 2018 - 17e dimanche de l’année B - à Saint-Pierre du Mont

Autant que vous voulez !

2 Rois 4,42-44 - Psaume 144,10-11.15-18 - Éphésiens 4,1-6 - Jean 6,1-15
dimanche 29 juillet 2018.
 

Buffet à volonté, open bar et distribution gratuites réjouissent petits et grands qui alors souvent se servent plus que de raison : quand il s’agit de boire ou de manger, c’est rarement le désir qui manque. Du coup, le gaspillage est inévitable et parfois scandaleux. Des quantités de bonnes choses sont abandonnées et perdues pour tout le monde, sans compter qu’elles se corrompent et souillent l’environnement si l’on n’y prend garde.

Faut-il comprendre en ce sens la volonté de Jésus que l’on ramasse les restes à la fin de l’épisode de la multiplication des pains ? En effet, l’évangéliste nous dit que le Seigneur a distribué aux convives de la nourriture « autant qu’ils en voulaient ». Sûrement, ils ont eu les yeux plus gros que le ventre comme tout le monde ; d’autant qu’ils avaient dû sentir la faim et l’inquiétude du manque de vivres.

Arrivés là de notre réflexion, nous serions tentés de nous interroger sur l’emploi de ces restes et d’ailleurs aussi sur les moyens de leur conservation. Mais cette préoccupation devient inutile si l’on comprend que le sujet principal dont la nourriture n’est qu’une métaphore est la Parole, ainsi qu’il est écrit : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » D’ailleurs, la fin de l’épisode signale bien qu’il faut regarder au-delà de la matérialité du signe. Dans cette perspective, la question des restes change de sens : ils ne sont plus la conséquence de l’avidité humaine, bien compréhensible dans le cas d’êtres tenaillés par la peur du manque, mais plutôt la trace de la surabondance du don de Dieu par rapport aux capacités des auditeurs, et cela de deux manières bien différentes.

D’abord, et Dieu merci, la surabondance de la Parole est celle du sens et du pouvoir vivifiant : cette source reste inépuisable, aussi ardemment qu’on y ait bu en foules innombrables. Mais ensuite, et malheureusement, elle résulte de l’indigence du désir humain : comme ils sont peu nombreux, ceux qui se précipitent à la fontaine de vie, et comme ils se lassent vite d’y boire la sagesse et la lumière. Ce qui reste en telle quantité est aussi ce qui n’a pas trouvé preneur parce que dans leur folie d’enfermement les destinataires n’en ont pas voulu.

N’est-elle pas étonnante, frères et sœurs, l’indifférence de nos contemporains à l’offre de Dieu qui proclame : « Venez, achetez du vin et du lait sans argent et sans rien payer ! » (Isaïe 55,1) ? Que signifie d’ailleurs acheter sans payer, sinon s’offrir soi-même dans l’acte d’écoute et de disponibilité nécessaire pour recevoir ce qui est offert, à savoir la sagesse et l’intelligence ? C’est bien ce que refusent les hommes dans leur suffisance, et c’est pourquoi souvent les pauvres et les pécheurs précèdent les savants dans la science divine : en eux s’est creusé le désir à cause de leur misère, plus fort que le respect humain et plus sensible à la miséricorde manifestée en Jésus notre Sauveur.

Toutefois, ne nous laissons pas abuser par l’attitude de ceux qui affichent leur absence de tout besoin religieux. Leur suffisance masque la misère spirituelle qui n’épargne personne au monde. Inutile, donc, de les fustiger par exemple en répétant qu’on ne peut faire boire un âne qui n’a pas soif, mieux vaut les aider à s’avouer ce besoin profond de manière à s’ouvrir au don dont nous sommes témoins. Nous le ferons d’autant mieux que nous serons nous-mêmes assez humbles pour reconnaître notre peu d’empressement à emprunter les chemins que nous ouvre le Seigneur pour notre conversion et notre sanctification.

Certes, la gratuité du don de Dieu n’exclut pas la nécessité d’efforts parfois difficiles de notre côté. C’est aussi parce que nous en pressentons le coût pour nous que nous mettons si peu d’empressement à accueillir la grâce. Mais seul le malin peut ainsi brouiller notre jugement, au point que nous hésitions à accepter un si bon marché. L’homme répugne à entrer dans son salut justement parce qu’il en a terriblement besoin. C’est pourquoi seul le miracle, le scandale et la folie de l’amour vainqueur par le don de soi jusqu’à la mort sur la croix peuvent briser la malédiction qui pèse sur l’homme tombé au pouvoir de l’ennemi.

La liberté des enfants de Dieu nous est désormais proposée sans limite et nous pouvons en jouir autant que nous le voulons. Laissons-nous donc plus généreusement sauver, frères et sœurs, afin d’être plus attirants pour ceux qui se tiennent au dehors mais que le Père ne veut pas moins faire entrer dans son repos.