Dimanche 5 août 2018 - 18e dimanche de l’année B

Retour au réel !

Exode 16,2-4.12-15 - Psaume 77,3.4ac.23-24.25.52a.54a - Éphésiens 4,17.20-24 - Jean 6,24-35
dimanche 5 août 2018.
 

Ce mot d’ordre fut au 20ème siècle celui de certains artistes inquiets de se perdre dans l’abstraction. Mais il peut se généraliser à toutes sortes de situations où individus ou groupes sociaux égarés dans le rêve ou l’illusion reviennent à la réalité qui demeure obstinée comme les faits sont têtus.

Entre le premier et le second degré, il y a une marche. Les plans ne coïncident pas : si je me tiens dans l’un, je reste absent de l’autre. Quand vous êtes « dans la lune », votre conscience de la situation présente s’estompe et vous pouvez par exemple jeter le contenu au lieu de l’emballage.

L’attitude de la foule ressemble à ce geste insensé quand elle ne s’intéresse qu’à sa satisfaction matérielle tandis que le Christ lui parle du Royaume des cieux : « Amen, amen, je vous le dis : vous me cherchez non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé de ces pains et que vous avez été rassasiés. »

Toutefois, faut-il penser que nous avons tout compris quand nous remplaçons dans le texte johannique pain par Eucharistie, eau par Esprit Saint et mort par sommeil dont la résurrection nous éveille ? Ce serait prendre, sinon le Seigneur, du moins l’évangéliste pour un piètre auteur : à force de mettre en scène des interlocuteurs naïfs, des « Nicodème », pour prétendre mettre mieux en relief le sens spirituel de ses propres propos, il finirait par se montrer lui-même bien balourd.

Mais surtout, nous tomberions sous le coup d’une accusation terrible, celle de bâtir un arrière-monde, refuge pour les opprimés de la terre, opium du peuple et dérivatif aux justes et nécessaires luttes sociales. Si l’Évangile emploie ces métaphores, ce n’est pas pour perdre définitivement le substrat matériel qu’elle évoque, au contraire. D’ailleurs, sinon il n’y reviendrait pas avec tant d’insistance : il agirait plutôt comme le peintre qui fait soigneusement disparaître ses esquisses au crayon sous la couleur subtile.

Si les réalités mondaines n’étaient qu’une base pour nous élever à celles du ciel, l’idéal serait alors de tirer l’échelle qui nous a servi à monter et de ne plus en parler. Mais c’est justement pour sauver ce monde que le Christ a donné sa vie, pour faire entrer dans l’éternité bienheureuse la chair souffrante et mortelle de notre condition humaine. Autrement dit, l’authenticité de notre élévation religieuse chrétienne se mesure à la justesse de notre existence dans les conditions communes des hommes. La vérité de notre participation à l’Eucharistie se voit au partage du pain que nous pratiquons avec nos contemporains de tout genre.

Plus précisément, le progrès spirituel effectue l’unification de l’être : le plus saint est celui qui est le moins divisé entre le spirituel et le prosaïque. C’est pourquoi la vie religieuse dont le but est la sanctification de ses adeptes conjoint la prière, le travail et le partage communautaire des tâches et activités quotidiennes les plus ordinaires. Jésus ne reproche pas aux foules de penser au pain quotidien, mais de ne penser qu’à ça, de manquer à voir le Donateur de tout bien présent dans le don et comment lui-même est notre véritable et définitive espérance : ils jettent le contenu pour garder l’emballage !

Si les saints sont de quelque manière déjà arrivés au ciel en ce bas-monde, ce n’est pas par leur négation du monde, mais par leur participation généreuse, corps et âme, au salut de ce monde avec et en celui qui demeure le seul sauveur et rédempteur de tout et de tous, le Christ Jésus. Lui seul est Dieu et homme en la parfaite unité de son être d’amour avec le Père dans l’Esprit Saint.

Dieu, voilà la réalité la plus profonde, celle dont notre univers procède et à laquelle il retourne par la grâce de ce même Jésus dont nous célébrons l’Eucharistie.