Dimanche 9 septembre 2018 - 23e dimanche de l’année B

Les élus se moquent de ceux qui parlent mal

Isaïe 35,4-7a - Psaume 145,7-10 - Jacques 2,1-5 - Marc 7,31-37
dimanche 9 septembre 2018.
 

Ce mouvement semble bien naturel. Voyez les enfants comme ils sont cruels entre eux et tombent ensemble sur celui qui est différent pour en faire un souffre-douleur. Il faut les raisonner et les sermonner pour qu’ils puissent résister à leur mauvais penchant. Pourtant, même les meilleurs arguments moraux, affectifs ou philosophiques, n’auront jamais autant d’effet que la vue du Christ en croix exposé dans sa faiblesse aux railleries de tous. À condition, bien sûr, de croire que ce Seigneur juste et saint a voulu par amour prendre la place de tout homme pécheur dans sa déchéance et son humiliation. La révélation donnée à Israël de la dignité absolue de tout être humain créé à l’image de Dieu est ainsi parfaitement accomplie dans le Christ.

Les païens, c’est-à-dire ceux qui ne sont ni juifs ni chrétiens, n’ont pas reçu cette parole. Mais ils gardent, pour échapper à la méchanceté instillée en tous par le démon, les traces ineffaçables de la loi naturelle gravée en leur cœur. Ainsi, dans notre évangile, « les gens » dont il est question sont des païens puisque nous sommes dans la Décapole, un territoire extérieur à Israël. Or, ils amènent à Jésus un homme parlant difficilement et le supplient d’intervenir en sa faveur. En fait, le sourd-muet les représente tous, ces païens qui ignorent la Parole adressée à Israël et par conséquent ne peuvent parler correctement à Dieu. Ils sont pour cela méprisables aux yeux des Juifs et objets de moqueries de leur part : les élus, les membres du peuple choisi, se moquent de ceux qui parlent mal, ces pécheurs de païens ! En particulier, ils les tournent en dérision pour leurs ridicules pratiques magiques de guérison : manipulations, mots étranges, gémissements et roulement d’yeux au ciel.

Or, c’est exactement ce que fait Jésus ici : manipulations, mot étrange, soupir et yeux levés au ciel. Une telle façon de procéder peut nous sembler indigne du Messie d’Israël : c’est sans doute ce qu’ont craint Matthieu et Luc qui omettent cet épisode dans leur livret évangélique. Mais, en fait, en adoptant ce comportement, Jésus manifeste son respect pour les hommes qui expriment ainsi leurs souffrances et leurs espoirs, et même sa considération pour leurs efforts pitoyables. Bien plus, quand il dit « Ouvre-toi ! », nous pensons qu’il s’adresse à l’infirme. Mais cette parole, les yeux au ciel, est dirigée vers un autre : c’est bien à son Père que Jésus demande d’accomplir la prophétie d’Isaïe que nous avons entendue en première lecture : « Voici votre Dieu... Il vient lui-même et va vous sauver ». Il rappelle aussi cette autre parole d’Isaïe : « Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais... » Il annonce la croix sur laquelle il portera toutes les douleurs du monde tombé au pouvoir du Mauvais à cause du premier péché. Par son appel, désespéré en apparence, « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné », il assumera tous les cris vers le ciel des malheureux de la Terre.

C’est, en effet, par son sacrifice que le Christ obtient du Père le salut de la création, et par-dessus tout de l’humanité : pas seulement des Juifs mais aussi des païens. Dès lors, nous pouvons aussi comprendre l’étrange itinéraire de Jésus ici qui, de Tyr, passe par Sidon pour atteindre la mer de Galilée et la Décapole : ce circuit, illogique sinon, signifie le « tour du monde » du Sauveur.

L’ « Effata ! » de notre évangile est comme la huitième parole du Christ en croix, implicite dans son denier soupir, le grand cri qu’il a poussé vers le ciel à l’heure ultime des ténèbres. Il s’est laissé ouvrir l’oreille, apprenant l’obéissance, et la bouche, pour une prière décisive. C’était afin de nous ouvrir à la Parole, à l’écoute et à la prière sans laquelle nous ne pouvons rien de bon. Sans prière, les élus se moquent des autres. Mais s’ils crient vers Dieu nuit et jour, justement parce qu’ils sont ses élus, ils n’ont ni mépris ni colère contre les pauvres païens, leurs frères, qui ont de la difficulté à parler de Dieu et à Dieu. Dans l’Eucharistie de Jésus Christ, les élus qui croient en la miséricorde de Dieu pour tous les hommes prient pour ceux qui ne savent pas prier, et ils sont exaucés.