Dimanche 4 novembre 2018 - 31e dimanche de l’année B

Qu’est-ce qui rend bête et qui est fou ?

Deutéronome 6,2-6 - Psaume 118 - Hébreux 7,23-28 - Marc 12,28-34
Sunday 4 November 2018.
 

L’amour, direz-vous peut-être. Que l’amour rende bête est en effet un lieu commun, et pourtant c’est le contraire : l’amour rend intelligent. L’amour vrai, du moins. L’amour fou rend bête, c’est normal ; la réponse était dans la question ! Mais l’amour vrai rend intelligent, c’est même à cela qu’on le reconnaît. Je vais vous le démontrer.

L’intelligence est la faculté d’établir des rapports. Cette définition qui remonte à Kant s’appuie sur l’étymon latin du mot « raison », ratio, dont le premier sens est « calcul ». Le mot grec correspondant, logos, signifie d’abord « parole », puis raison, intelligence. Or le même évangéliste Jean écrit : « Au commencement était le Logos, et le Logos était auprès de Dieu, et le Logos était Dieu » ; puis : « Dieu est Amour ». Donc l’Amour, le vrai, est père de l’intelligence. CQFD.

Il y a de l’intelligence dans la réponse du scribe, Jésus le souligne. Donc il doit y avoir de l’amour à la source. Mais l’équation n’est pas toujours sûre, car le diable est malin. Les maîtres de haine, hélas, ne manquent pas d’intelligence pour entraîner les foules, qu’en revanche ils abêtissent dans la fureur. Massivement en effet, si l’amour engendre l’intelligence, la haine, elle, se nourrit d’abrutissement. Car l’intelligence elle-même régresse au stade du pur calcul des intérêts égoïstes. Enfin la pente est facile à dévaler vers les persécutions et les lynchages, les tueries et les massacres, et bientôt la torture, la guerre et la mort.

Au contraire, « Amour et vérité se rencontrent, dit le Psaume 84, justice et paix s’embrassent ». Les valeurs essentielles sont solidaires, elles tiennent et tombent ensemble. C’est pourquoi le scribe est en bonne voie quand il rapproche les deux commandements en les unissant dans la même phrase. Pourquoi n’est-il gratifié par le Seigneur que de se trouver peu éloigné du Royaume ? Sans doute parce que, pour y entrer tout à fait, lui faudrait-il encore faire le rapprochement décisif de la Parole qu’il cite avec l’homme qui lui fait face, et qui est lui-même le Verbe, le Royaume, la Vérité et la Vie. Lui qui va donner sa vie en sacrifice pour justifier les hommes et les réconcilier avec Dieu et entre eux, accomplissant ainsi tous les sacrifices de l’Ancienne Alliance, et aussi la suite du Psaume : « La vérité germera de la terre et du ciel se penchera la justice. »

Le salut est réconciliation et unification, victoire sur le diable, le « diabolos » qui divise et décompose, brouille et égare, ment et tue. Seul l’Amour peut remporter cette victoire et libérer dans son cortège la raison, la justice et la paix ; mais il le fait au prix du sacrifice. Jésus, dans sa passion, réalise d’un seul mouvement la synthèse parfaite des deux commandements : celui d’aimer Dieu, son Père, et celui d’aimer son prochain qui se trouve alors n’être autre que l’humanité tout entière. Humanité, donc, elle-même unifiée dans l’amour de Dieu manifesté en son Fils, et plus encore dans le salut qui lui est ainsi offert, puisque, si elle l’accepte, elle sera unie à Dieu comme l’épouse à l’époux, de manière à ne faire qu’un avec lui.

Le Royaume, c’est le Seigneur Jésus lui-même, mort et ressuscité pour notre salut. Pour « entrer en lui », il ne suffit pas de le reconnaître intellectuellement, dans l’adhésion pourtant nécessaire de « tout l’esprit », il faut encore le suivre jusqu’au sacrifice de soi, « de toute sa force », jusqu’à donner sa vie, « de toute son âme ». Dans l’anthropologie biblique, le « cœur » est l’ensemble des facultés humaines et leur unité réalisée en une personne singulière. Ce n’est qu’en allant jusqu’à souffrir et mourir avec lui que le disciple peut trouver l’unité de sa personne en celle de Jésus Christ vivant et régnant à jamais, et présent au milieu de nous dans cette Eucharistie que nous célébrons aujourd’hui.

Car si l’Amour de Dieu qui s’est manifesté en notre Seigneur Jésus Christ a paru fou aux yeux du monde, il est en réalité notre plus grande sagesse et la seule qui soit digne de foi.