Dimanche 6 janvier 2019 - L’Épiphanie du Seigneur

Lutte, victoire et récompense

Isaïe 60,1-6 - Psaume 71,1-2.7-8.10-13 - Éphésiens 3,2-3a.5-6 - Matthieu 2,1-12
dimanche 6 janvier 2019.
 

Un programme politique annonce en général ces trois phases, mais plutôt présentées en sens inverse : d’abord la promesse d’une grande satisfaction, ensuite la certitude de l’emporter à plus ou moins longue échéance, enfin la reconnaissance que ce ne sera pas sans combattre.

Les cadeaux des mages que l’on peut considérer comme des présages puisqu’ils proviennent de devins professionnels, évoquent donc un tel programme : l’or promis au roi, l’encens du triomphe et la myrrhe de la mort comme passage obligé puisque la croix sera le prix du succès. Mais cet ordre relève-t-il d’une habileté de présentation ou d’une raison plus profonde ?

En fait, ils me rappellent un autre passage du prophète Isaïe annonçant la venue du Messie (au chapitre 40 et non au 60 comme celui que nous avons entendu en première lecture) : « Le fruit de sa victoire l’accompagne et ses trophées le précèdent ». En effet, la récompense du sacrifice du Christ est anticipée, comme nous le voyons bien en fêtant la Vierge Marie et sa conception immaculée « par une grâce venant d’avance du sacrifice de son Fils. » Or, cette grâce-là n’est pas la seule à être donnée en prémices du don de Dieu récompensant la grande obéissance du Christ : c’est en vertu de ce salut obtenu par la Passion que le monde est maintenu dans l’être malgré le péché qui devrait le réduire à néant. Et non seulement dans l’être, mais encore dans un état qui n’exclut pas un certain bonheur d’être, en dépit de tout le mal qui le défigure.

Le monde confié à l’homme pour qu’il le garde et en jouisse est beau et bon, fondamentalement. La vie est belle, tout simplement, nous le disons en nous réjouissant vivement de l’existence des enfants, quelles que soient les difficultés que leurs parents rencontrent pour les élever. Le goût païen de la vie est à compter parmi les « semences du Verbe », c’est-à-dire ces connaissances plus ou moins claires du mystère de Dieu en l’attente de la Révélation.

C’est pourquoi un christianisme doloriste et renfrogné comme celui que dénonce à raison Nietzsche, au prétexte de magnifier l’espérance d’un monde meilleur, insulte celui que Dieu nous donne maintenant, qu’il bénit et qu’il a aimé jusqu’à donner son Fils pour le sauver. En fait, il est déjà sauvé d’avance, l’Incarnation en est le gage irrévocable, et seul sera perdu ce qui refusera son salut ou qui l’a déjà refusé résolument.

Cette révélation vient confirmer la confuse espérance païenne impliquée dans le goût de vivre, et certes bien au-delà de tout ce qui avait pu monter au cœur de l’homme. En outre, elle garde cette intuition de tomber dans l’idolâtrie et le cynisme qui la guettent et que saint Paul épingle dans la célèbre formule : « mangeons et buvons car demain nous mourrons ». Nous pouvons manger et boire de bon cœur avec nos semblables humains, d’autant plus que nous ne mettons pas dans les plaisirs terrestres une attente que seule la vie éternelle pourra contenter. Et cette vie suprême est déjà commencée en celui qui aime Dieu et son prochain jusqu’à renoncer à ces plaisirs passagers, quand cela est nécessaire, par amour pour eux.

Chrétiens, soyons donc plus que les autres plein de considération pour toutes les réalités d’ici-bas, en premier lieu les personnes humaines, mais aussi les animaux, les plantes et toutes les entités terrestres ou célestes qui nous sont données à connaître et à expérimenter. Malgré les fautes et les défauts, les erreurs et les trahisons, les catastrophes et les destructions, sachons y voir la lumière de la belle intention divine jusque sous le masque de laideur qui les recouvre parfois. Consentons à chacun la juste révérence qui lui revient socialement et, mieux encore, respectons profondément même le faible, l’exclu ou l’avili en saluant en lui l’ineffaçable marque de son Créateur qui le fit et l’a sauvé par amour.

Chaque chrétien, chaque génération chrétienne doit mener ses luttes dans l’histoire du salut, sachant que la victoire nous précède et que ses fruits accompagnent le Sauveur qui est venu et qui vient. Offrons l’or de nos joies et de nos plaisirs innocents reçus comme la récompense du Christ qui réjouit le Père, la myrrhe de nos peines et souffrances comme participation à son combat contre le Mal, et surtout l’encens de nos heureuses conversions comme son triomphe scellé par la Résurrection.