Dimanche 14 avril 2002 - Troisième dimanche de Pâques

Les conquérants de l’inutile

Actes 2,14.22-23 - 1 Pierre 1,17-21 - Luc 24,13-35
dimanche 14 avril 2002.
 

Les conquérants de l’inutile

Avez-vous lu ce très beau livre ? Moi non. Mais je trouve le titre intéressant. Il s’agit d’alpinistes, en particulier de ceux qui se sont illustrés dans les premières grandes escalades de l’Himalaya. Pourquoi conquérants ? Parce qu’il s’agissait de véritables expéditions qui coûtaient d’énormes moyens, de longues batailles et de terribles souffrances. Pourquoi de l’inutile ? Parce que, une fois arrivés au sommet, ils y passaient dix minutes, le temps de planter un petit drapeau et de prendre trois photos, ce qui, en soi, ne sert pas à grand chose, et puis ils redescendaient.

En fait, l’immense pouvoir de fascination de telles entreprises repose d’abord sur le fait que le sommet, justement, représente tout ce qu’il en coûte pour le gagner. Mais, comme la cime de la montagne domine les versants qui la portent, de même la conquête du sommet symbolise et dépasse l’ascension et la descente ; descente qu’il ne faut d’ailleurs pas oublier tant il est vrai qu’elle se révèle souvent plus périlleuse et douloureuse encore que la montée. Ici l’homme joue à atteindre le dieu qu’il voudrait être.

Les disciples d’Emmaüs, eux, ne jouent pas. Leur chemin est long et difficile, chargés qu’ils sont de chagrin et d’illusions perdues, mais ils le parcourent avec courage, écoutant pas à pas celui qui leur explique toutes les Écritures depuis le commencement. La traduction liturgique, vous l’avez entendu, parle de deux heures de marche. Mais le grec dit littéralement "soixante stades". On peut y lire les six jours de la création, se reflétant dans ce temps qui est pour eux aussi comme une gestation, aboutissant à leur naissance à la foi, lorsque le Seigneur leur partage le pain.

Certes, cet instant eucharistique est le sommet de leur parcours : le Seigneur est avec eux ! Mais comme il est fugitif. Aussitôt les voilà forcés de redescendre de cette élévation de grâce pour aller l’annoncer à d’autres. Est-ce vraiment, au demeurant, une redescente ? L’incarnation et le sacrifice du Sauveur sont bien le sommet et l’accomplissement de l’œuvre de salut accomplie par Dieu dans l’histoire du monde et d’Israël. Mais la réalisation de ce salut dans l’histoire de l’Église, qui en découle, prolonge ce sommet plutôt qu’il ne le quitte. De même, la mission des Apôtres ne les sépare pas du Seigneur élevé au ciel, mais elle les unit à lui toujours plus étroitement jusqu’au jour de la pleine rencontre.

Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui et lui avec moi : voilà ce que proclame le Fils de Dieu au livre de l’Apocalypse (3,20). Voilà aussi ce qu’il nous faut comprendre pour nous-mêmes quand nous entendons que Jésus, à la demande des disciples d’Emmaüs, "entra donc pour demeurer avec eux". Il n’est pas question ici d’auberge mais de se mettre à la place de l’autre disciple qui, aux côtés de Cléophas, n’est anonyme que pour mieux représenter chacun de nous.

Mes amis, je vois des personnes qui viennent communier comme s’il s’agissait seulement de prendre ce qui est donné à manger. Pourtant, je vous le dis, si vous n’avez pas laissé le Seigneur vous brûler le cœur à l’écoute des Écritures qu’on lit à la messe, si vous n’avez pas reçu ainsi quelque grâce de foi au Fils de Dieu venu dans la chair, mort sur la croix pour le pardon de nos péchés et ressuscité pour notre sanctification, c’est bien le corps du Christ que vous mangez, mais cela ne vous sert à rien.

C’est communier pour rien que de venir et repartir sans que cela ne change rien à la vie : sans être porté à aller partager avec des frères dans la foi l’expérience pascale et l’annonce de la bonne nouvelle au monde. C’est être comme ces touristes qui se font déposer en hélicoptère au sommet : ils peuvent bien se vanter d’y être allé et s’échauffer à plaisir l’imagination en la circonstance, cela n’intéresse qu’eux-mêmes.

Frères, ne soyons pas des conquérants de l’inutile. Renonçons plutôt à nous emparer de Dieu pour mieux le recevoir humblement dans la foi, accueillons le seul nécessaire qui est l’Amour, et l’amour jaillira de nous pour la joie du monde.