Dimanche 17 février 2019 - Sixième dimanche - Année C

Vous le connaissez, il ne dit pas cela pour vous faire de la peine, mais pour aider.

Jérémie 17,5-8 - Psaume 1,1-4.6 - 1 Corinthiens 15,12.16-20 - Luc 6,17.20-26
Sunday 17 February 2019.
 

Bien sûr, les Béatitudes en Luc tombent brutalement : « Heureux, vous les pauvres » d’un côté, « Quel malheur pour vous les riches » de l’autre. L’intention évidente est de frapper. Donc tous les commentaires qui tentent d’esquiver le coup se dérobent à une parole qu’il faut pourtant entendre, si du moins l’on croit que le Seigneur ne parle pas pour rien, mais pour édifier.

Cherchons donc à comprendre le sens de cette opposition abrupte en remarquant d’abord un indice d’apparence anodine : Jésus vient de descendre de la montagne et s’arrête « sur un terrain plat ». Pourquoi ce choix en contraste avec celui de Matthieu où le Seigneur prononce justement le « Sermon sur la Montagne » qui commence avec une version des Béatitudes bien plus familière et moins choquante, même si elle demeure paradoxale ?

L’allusion au Psaume 142 (143) est évidente pour les auditeurs de Jésus : « Que ton Esprit me conduise en un pays plat » demande le priant. Ici se devine l’idéal du nomade qui passe sa vie de campement en campement, cherchant chaque fois un espace point trop accidenté pour y planter sa tente un moment. Il rêve de parvenir en quelque plaine où s’établir à demeure et pouvoir enfin quitter la précarité de « la pierre qui roule et n’amasse pas mousse » pour l’abondance stable du sédentaire.

L’homme de l’Alliance est un errant, comme l’Araméen Abraham, et l’on conçoit bien qu’il concrétise son espérance dans la pensée de cette terre plane qui serait tellement plus confortable pour y finir ses jours. Mais sa visée dépasse cette simple idée. Pour le Patriarche, elle ne se formulait pas dans les termes d’une vie au-delà de celle-là, mais elle s’exprimait dans l’attente d’une descendance. C’est pourquoi le fils de la promesse, donné à la vieillesse de la façon la plus incroyable, annonce bien ce qui deviendra la ferme espérance des fils d’Abraham selon la foi : la vie éternelle.

Dans notre texte se fait jour la perspective eschatologique d’une récompense divine de la fidélité à l’Alliance. Comme un voyant d’Apocalypse, Jésus révèle la perspective de la Résurrection finale : au Jour de Dieu, les persécutés pour la justice, comme les prophètes, resplendiront à la face du monde. Bien plus, ils brillent déjà aux yeux du Seigneur, comme lui-même au regard de son Père lorsque sur la croix il n’a plus figure humaine mais que, sous les railleries et dans les douleurs, il sauve le monde selon le dessein de son amour.

Disciples du Christ, nous ne pouvons pas restreindre nos perspectives en-deçà de cette bienheureuse espérance. C’est pourquoi Jésus nous aiguillonne, si cela nous arrive, de ce : « Quel malheur pour vous les riches ! » qui résonne à nos oreilles aujourd’hui. Par exemple, l’homme qui se tue à la tâche d’amasser de l’argent, toujours plus d’argent, avec la vague idée d’en profiter un jour, semble vivant mais il est déjà mort. Quel malheur de s’amputer ainsi de l’espérance, et quel double malheur s’il se console avec l’excitation du risque et du gain tandis qu’il s’adonne à sa passion morbide.

Il n’est pas question, donc, de condamner la richesse en général ni son juste usage. Ceux qui sont dans l’abondance et rendent grâce au Père de ses dons, car il est un bon Père qui aime ses enfants et les comble de biens, se réjouissent sous son regard approbateur ; si du moins ils partagent généreusement de tout leur cœur et profitent de leur prospérité pour agir et se préparer à l’action au service de Dieu et de leurs frères.

Écoutant sa parole et la mettant en pratique dans les épreuves et l’indigence comme dans les succès et la prospérité, les disciples du Christ le connaissent de mieux en mieux et goûtent en cela d’avance le bonheur qui sera leur lot dans le Royaume pour les siècles des siècles.