Dimanche 24 mars 2019 - Troisième dimanche de Carême - Année C

« Ma petite est comme l’eau, elle est comme l’eau vive »

Exode 3,1-8a.10.13-15 - Psaume 102,1-4.6-8.11 - 1 Corinthiens 10,1-6.10-12 - Luc 13,1-9 - Avec les catéchumènes pour leur premier scrutin : Jean 4,5-42 (La Samaritaine)
Sunday 24 March 2019.
 

Cette chanson, qui date de 1958, s’intitule précisément « L’eau vive ». Thème fondamental de notre évangile de la Samaritaine, l’expression signifie d’abord simplement « eau courante ». Mais elle est chargée de références bibliques. En Jérémie, le Seigneur se plaint des fils d’Israël : « Ils m’ont abandonné, moi la source des eaux vives, pour se creuser des citernes lézardées ! » (Jr 2,13). Cela n’avait sans doute pas échappé à ce compositeur attentif au sens de ses textes, né d’un père catholique et d’une mère juive, qu’était Guy Béart.

Il continue : « Elle court comme un ruisseau que les enfants poursuivent ». Les petits ruisseaux font les grandes rivières ? Mieux que cela : dans sa vision, Ézéchiel voit l’unique filet d’eau jailli du côté droit du Temple devenir un fleuve infranchissable (Ez 47,1ss). Jean s’en souviendra en décrivant l’eau et le sang sortant du côté percé de Jésus mort en croix. Ici, le Seigneur annonce à la Samaritaine que quiconque boira de son eau deviendra une source jaillissante. Plus loin, il ajoute : « Celui qui croit en moi, comme dit l’Écriture, de son cœur couleront des fleuves d’eau vive » (Jn 7,38). Et l’évangéliste précise qu’il parlait de l’Esprit Saint que recevraient ceux qui croiraient en lui.

Mais l’eau est aussi une métaphore du temps qui passe et s’écoule. On dit souvent que les païens avaient une conception cyclique du temps historique. Pour une part, sans doute. Mais chez Héraclite, pour citer un exemple illustre, « tout coule » (« panta rhei », en grec) signifie que rien ne demeure en ce bas monde. Et vers quoi va la réalité entière, sinon vers le néant ou, pire, vers l’abîme, tel que l’imaginait les Anciens, bordant de toutes parts la terre plate et désolée ? Contre la tristesse païenne fataliste, la Révélation annonce une fin de l’histoire qui n’est autre que sa réussite éclatante : le jour où « la connaissance du Seigneur remplira l’univers comme l’eau comble les mers » (Isaïe 11,9 repris par Habacuq 2,14).

Les hommes savent bien que l’histoire n’est pas un fleuve tranquille, mais plutôt un bouillonnement, « un conte absurde plein de bruit et de fureur raconté par un fou » comme s’en plaint un personnage de Shakespeare. Mais Dieu lui donne un sens en la marquant au centre par un tourbillon profond comme un puits vertigineux : le sacrifice du Fils de Dieu. Notre évangile, c’est particulièrement sensible en grec, évoque la Pâque de Jésus. « Épuisé par le chemin du passage, il s’est assis sur la source » : nous y lisons la Passion et la Résurrection du Seigneur qui sont le prix qu’il paye pour le salut du monde.

Le texte de notre évangile suggère nettement cette interprétation. D’abord, le nom étrange de la ville, Sykar, déconcerte les lecteurs qui s’attendraient à « Sichem », capitale des Samaritains. Mais ce nom rappelle le mot hébreu Sakhar (Sin, Khaf, Resh) qui signifie « salaire », puis « prix », au sens de ce qui est payé ou de ce qui est gagné. Ensuite, vers la fin du récit marquée par la conversion des Samaritains, Jésus parle du moissonneur qui reçoit son salaire. Or, l’image de la moisson est un lieu scripturaire pour parler de la fin de l’histoire : le rassemblement eschatologique des enfants de Dieu. Car tel est le salaire du labeur de Jésus, le prix qu’il remporte en payant par sa passion le prix de notre salut.

Rappelons ici que les Samaritains, schismatiques et hérétiques aux yeux des Juifs, représentaient les « tribus perdues de la maison d’Israël », récapitulées dans la figure de Joseph évoqué au début du récit, depuis que le Royaume du Nord était tombé sous les coups de l’Assyrie. Notre évangile décrit le rassemblement dans l’unité des brebis d’Israël, ébauché par Jésus au temps de sa vie terrestre et poursuivi par lui dans la personne de ses Apôtres au temps de la mission (voir les Actes), prémices et type de celui de l’humanité tout entière, car le Seigneur veut ainsi réunir « tous ses enfants dispersés ».

Voilà, chers catéchumènes, le sens chrétien de l’histoire : par le baptême, vous serez unis au peuple des sauvés, dès maintenant et pour l’éternité. Et celui qui est le prix de votre grâce vous donne de vous associer aussi à son action de salut par le renoncement à vous-mêmes. Laissez-vous donc délivrer des puissances qui gardent votre âme attachée à ce monde et à son destin de perdition. Que chacun de vous se laisse accueillir par le Père en son Fils comme « sa petite âme aimée », lavée du péché par l’eau vive et devenue source d’eaux vives pour ses sœurs, aussi pour celles qui ne le connaissent pas encore. Soyez bientôt cela en l’Église, dont la Samaritaine est une figure, elle qui trouve enfin son vrai mari grâce à Jésus. Car l’Église est la véritable épouse du Christ associée par lui à son œuvre par le don de l’Esprit Saint répandu sur elle en abondance et dont elle devient source pour les hommes. En elle, les disciples doivent manifester que le pardon est plus fort que le péché, et la réconciliation plus puissante que toutes les divisions qui résultent de sa venue dans le monde. En particulier celle qui vient pervertir la relation entre l’homme et la femme et transformer leur amour originel en cette guerre des sexes qui est le type et la cause principale des divisions humaines.

Laissons-nous purifier de toutes les horreurs qui défigurent, dans l’Église et au cœur de chaque disciple, l’image sainte de l’homme nouveau régénéré par le Christ Sauveur du monde.