Dimanche 19 mai 2019 - Cinquième dimanche de Pâques - Année C

Ça calme un ours

Actes 14,21b-27 - Psaume 144,8-13 - Apocalypse 21,1-5a - Jean 13,31-33a.34-35
Sunday 19 May 2019.
 

Les spécialistes le disent, si vous en rencontrez un, l’essentiel est de garder votre calme pour rassurer l’animal. Toutefois, lorsqu’un couple franco-américain de mes amis, au cours d’une randonnée, est tombé sur un grizzli écumant de rage, pétrifié devant tant de puissance menaçante et tombant comme morts à terre, il ne dut son salut qu’au sang-froid du guide bien obligé d’abattre la bête.

Les hommes se sont toujours représenté leur dieu comme une puissance à calmer. Israël même, l’Écriture en témoigne, craint les colères du Seigneur et doit « apaiser sa face » par de justes offrandes et sacrifices. Tout ce qui nous impressionne, force, richesse, beauté, intelligence et savoir, tout cela est puissance et gloire. Mais quand Jésus use cinq fois du verbe « glorifier » dans notre évangile, nous ne comprenons pas d’abord de quoi il parle.

Nous sommes à la veille de la passion, quand il sera cloué sur le bois, exposé dans son impuissance aux railleries de ses ennemis, et il dit : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui. » C’est l’obéissance du Fils qui fait ici sa gloire et la gloire de son Père. Les parents sont fiers de leurs enfants obéissants : c’est tout à leur honneur qu’ils le sont, et aussi à celui de ces enfants.

Pour mieux entendre cette réciprocité, il faut revenir à l’étymologie latine du verbe obéir qui renvoie à l’idée d’écouter, car l’écoute doit être aussi du côté de celui qui commande. « J’aime le Seigneur, il entend le cri de ma prière ; il incline vers moi son oreille », dit le Psalmiste (Ps 114). Nous comprenons alors aussi la suite du propos de Jésus : « Si Dieu est glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera ; et il le glorifiera bientôt ». De quoi s’agit-il là, sinon de la résurrection prophétisée dans un autre psaume (21) : « Il n’a pas réprouvé, il n’a pas rejeté le malheureux dans sa misère, mais il entend sa plainte » ?

Ainsi, l’obéissance entendue comme écoute et attention est la gloire du Père comme du Fils. Le Fils n’est-il pas « la parfaite icône du Père, le reflet resplendissant de sa gloire » (cf. Hébreux 1,1-2) ? La patience, l’humilité et la miséricorde du Fils sont le miroir de celles du Père. Tout-puissant, il l’est vraiment ! Il n’a pas à menacer, à écumer ni à terroriser, justement parce qu’il est tout-puissant. La peur a toujours partie liée avec la menace, comme le montre le double sens du mot « farouche ». Or, il n’y a pas de peur en Dieu, car il ne craint personne. Jésus révèle que la colère de Dieu ne demeure que contre le diable. Pour les hommes, il est toute miséricorde, au point que le Fils prend sur lui le châtiment dû aux pécheurs. Seul celui qui refuserait son salut et prendrait ainsi le parti du diable se placerait lui-même sous le coup de la colère qui demeure.

Nous savons donc ce que nous avons à faire quand le Seigneur nous ordonne de nous aimer les uns les autres. Il s’agit ni plus ni moins que de pratiquer entre nous, comme Dieu lui-même, cette obéissance qui consiste d’abord en une écoute attentive, patiente et miséricordieuse de chacun, que nous soyons en position de diriger ou de suivre, d’exécuter ou de commander. Nous comprenons qu’un tel amour mutuel soit distinctif de la communauté des disciples du Christ tant il suppose le secours de l’Esprit Saint, cet Esprit qui est en un sens l’Amour du Père et du Fils, tant il nous est difficile de surmonter l’orgueil, l’égoïsme, la vanité et le désir de dominer qui nous habitent.

Du coup, nous comprenons aussi que cet amour vécu par la puissance de l’Esprit accomplit également le don de la paix annoncé par la Ressuscité : quelle libération, frères et sœurs, lorsque s’apaisent en nous ces passions qui, tour à tour, nous étouffent en nous gonflant de nous-mêmes, puis nous exténuent en nous laissant désolés de dépit et de frustration. Tortures pour celui qui les éprouve, ces mouvements voulus par le diable font aussi le malheur des autres sur qui ils tombent ou qui doivent les supporter.

Qu’il nous est bon, quand nous faisons la bête en voulant faire l’ange à la manière de Lucifer, d’être calmés par le souffle du Ressuscité qui nous établit dans la douceur de son amour invincible ! Alors nous comprenons et nous réalisons les paroles de saint Paul : « Soyez soumis les uns aux autres » et « Ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes ». Alors l’Amour qui est Dieu se manifeste au monde dans la sainte obéissance mutuelle des disciples du Fils qu’il fait enfants de son Père.