Dimanche 9 juin 2019 - Pentecôte Année C

Quand le fleuve coule à pleins bords, le courant est fort

Actes 2,1-11 - Psaume 103,1.24.29-31.34 - Romains 8,8-17 - Jean 14,15-16.23b-26 - Évangile de la messe de la veille : Jean 7,37-39
Sunday 9 June 2019.
 

Si le niveau baisse, le flot ralentit, puis stagne. Alors, l’onde qui était vive ressemble bientôt à « l’eau dormante des marais » dont parle Lamartine dans son poème Pensée des morts. Il suffit de se promener sur les berges de Seine pour voir, au fil des saisons, cette alternance dans le cours des choses du monde. Mais Dieu, lui, n’est pas sujet à ces changements d’ici-bas.

« Ils m’ont abandonné, moi la source d’eau vive, pour se creuser des citernes, des citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau ! » Ainsi le Seigneur se plaint de son peuple en Jérémie 2,13. L’évangéliste Jean se souvient de cette lamentation lorsqu’il met dans la bouche de Jésus ces mots : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive, celui qui croit en moi. De son cœur couleront des fleuves d’eau vive. » Je cite là l’évangile de la messe de la veille de cette solennité bienheureuse.

Quand le Seigneur passe ici sans transition de la source qu’il est lui-même à celle que devient le disciple qui s’y abreuve, il manifeste que l’Esprit est un courant qui traverse le fidèle. Nous comprenons dès lors que celui qui voudrait le retenir et le garder pour lui seul l’empêcherait. Parce que le Seigneur lui-même élevé dans la gloire du Père le puise en abondance auprès de la Source, il le répand généreusement sur le croyant qui devient à son tour un fleuve d’eau vive coulant à pleins bords.

Mais pourquoi Jésus dit-il « des fleuves », au pluriel ? Parce que si chacun s’ouvre aux autres pour les recevoir, il rassemble en lui-même de nombreux fleuves. D’un côté, en aval, si je ne donne pas aux autres, j’arrête le flot en moi, j’empêche l’Esprit ; de l’autre, en amont, si je ne reçois pas largement des autres, je l’appauvris et je m’appauvris moi-même.

Prenons l’exemple d’une assemblée qui chante ou prie à l’unisson. Certains, poussés sans doute par leur enthousiasme, ont tendance à toujours devancer l’ensemble. D’autres au contraire, sûrement pour faire durer le plaisir, prolongent, étendent ou retardent le cours de l’hymne. D’autres encore chantent sensiblement plus fort que la moyenne.

Pourtant, rien n’est mieux que de fondre sa voix dans celle de tous afin que l’union vocale signifie et réalise celle des cœurs. Si je suis, consciemment ou non, préoccupé de me distinguer, par exemple pour montrer que j’ai la plus belle voix, je gâche tout. Il vaut mieux écouter les autres et suivre le chef : « obéir », en somme, car c’est la clef de la réussite pour tous. C’est ainsi que se réalise l’Église vivant de l’Esprit dont parle Jésus quand il dit dans l’évangile de ce jour : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure ».

Alors les grâces surabondent pour tous, le talent de chacun sert la communauté entière, nous sommes libérés de nos vanités, de nos envies, de nos rivalités et de nos discordes. Le courant qui traverse chacun le lave de son péché : comme l’eau du baptême, l’Esprit purifie chacun, mais sans en être souillé lui-même. Il coule en fleuves intarissables dans les cœurs des disciples unis dans l’amour, et la force du courant qui irrigue l’Église rejaillit autour d’elle. Ainsi nous sommes confiants pour nous opposer à celui du monde quand il s’égare, avec la douceur et la fermeté de la vérité, sans craindre ses mépris ni ses violences, car le Défenseur nous guide et nous protège.