Dimanche 18 août 2019 - 20e Dimanche Année C

Un homme, ça s’empêche.

Jérémie 38,4-6.8-10 - Psaume 39,2-4.18 - Hébreux 12,1-4 - Luc 12,49-53
dimanche 18 août 2019.
 

Ces mots, un personnage d’Albert Camus dans « Le premier homme » les prononce au spectacle d’une atrocité commise par un fellaga. Mais leur portée est universelle : tant d’actes nous inspirent une réprobation telle que nous sommes portés à taxer leurs auteurs d’inhumanité. Or, ces « monstres » sont aussi humains que nous : qui sait comment nous aurions agi dans de semblables circonstances ?

Par exemple les princes de Jérusalem au temps de Jérémie : comment en sont-ils venus à jeter le prophète dans un trou immonde pour qu’il y meure de faim et de soif lentement, atrocement ? Fallait-il qu’ils lui en veuillent, pour le traiter ainsi, et qu’ils le craignent ! Au fond, Jérémie ne l’avait-il pas un peu cherché ? Et Jésus, six siècles plus tard, n’a-t-il pas provoqué aussi la haine et la colère qui allaient le broyer jusqu’à la croix ?

Ces questions pourraient nous sembler incongrues. Mais le Christ lui-même les pose en quelque sorte dans notre évangile d’aujourd’hui. Le feu et le glaive, l’angoisse et la division, il les prend sur lui au point d’affirmer qu’il est venu les apporter sur la terre ! Il en est conscient, c’est bien sa parole de feu qui jette le trouble dans les consensus les plus lâches de la société de son temps : ceux qui permettent aux uns de se complaire tranquillement dans leur prétendue justice sans se soucier de la misère spirituelle du commun des mortels pécheurs, et aux autres de profaner le saint nom de Juif, de Fils d’Israël, en pactisant avec l’occupant romain pour en tirer profit aux dépens de leurs propres frères.

Ainsi, les prétendues raisons politiques sont démasquées comme cachant les motifs égoïstes inavouables qui poussent au crime. D’ailleurs, la raison d’État, voire le bien commun, sont souvent invoqués pour justifier des méthodes scélérates ; mais en fait, les moyens ignobles signent des causes injustes. Les princes de Jérusalem veulent coûte que coûte conserver leur pouvoir. Ils accusent donc Jérémie de défaitisme et jugent sa neutralisation nécessaire. Ils le « descendent à l’aide de cordes » pour éviter de le jeter dans la fosse et ainsi commettre peut-être un meurtre évident ; mais ils abandonnent l’homme à une mort atroce ! De même, les grands-prêtres vont livrer Jésus aux païens pour qu’il soit tué par les Romains et non de leurs mains, mais ils livrent le Christ au pire des supplices. Et leur « raison » pour cela est que l’homme menace la cohésion et donc la survie du peuple et de la nation.

Le Seigneur semble leur donner raison en reconnaissant qu’il apporte la division : quelle menace est pire pour le corps social ? Car sa parole de vérité provoque une scission dans le peuple, en particulier chez les Pharisiens : les uns l’écoutent et se laissent convertir, les autres refusent de l’entendre et s’enfoncent dans l’aveuglement. Jésus ne s’est pas réjoui de cette division, au contraire, il s’en est profondément attristé. Bien sûr, il a exulté pour les pauvres et les petits qui voyaient la lumière, mais il a pleuré sur le refus de Jérusalem de « reconnaître le temps où elle était visitée ». Là s’explique en grande partie la grande angoisse où il dit se trouver tant que le « feu n’est pas allumé ».

Mais ensuite le feu a pris, et bien pris. « L’immense nuée de témoins qui nous entoure », dont parle saint Paul, qui sont-ils ? D’abord, bien sûr, les innombrables martyrs du Christ qui l’ont confessé fidèlement quand les puissances de ce monde voulaient les contraindre à le renier. Mais aussi tous ceux qui se sont empêchés de commettre le mal alors que des lois ou des coutumes injustes, ou encore les passions et les tentations, les y poussaient puissamment. Rares sont les circonstances du martyre proprement dit, mais constantes sont celles du témoignage à rendre au Seigneur par le choix du bien contre le mal.

Pensons-y : savons-nous reconnaître et saisir les bonnes occasions de prendre le parti de Jésus dans l’existence ordinaire ? Avons-nous l’honneur de dire non, même à nos plus proches, et surtout le courage du combat contre soi, autant qu’il est nécessaire ? Un chrétien, cela s’empêche de renier le Christ dans les petites comme dans les grandes affaires du monde, avec la grâce et le feu de l’Esprit Saint.