Dimanche 20 octobre 2019 - 29e Dimanche Année C

Pater is est quem nuptiæ demonstrant ou peut-on se passer de père ?

Exode 17,8-13 - Psaume 120 - 2 Timothée 3,14 à 4,2 - Luc 18,1-8
Sunday 20 October 2019.
 

Pater is est quem nuptiæ demonstrant : si je formule cet adage du droit romain en version originale, ce n’est pas que je parle latin sous l’effet de la douleur, mais pour ne pas perdre la polysémie qui m’intéresse. En effet, le mot « nuptiæ » rendu par « noces » dans la traduction française : « Le père est celui que les noces désignent », signifie le mariage, mais aussi l’acte conjugal ou l’accouchement. Or, il s’agit précisément de déterminer le père légitime de l’enfant conçu et mis au monde par une femme. Car il ne viendrait à l’idée de personne de douter qu’elle en soit la mère, de fait comme de droit. Derrière l’idée simple que le mari soit présumé père du nouveau-né, l’adage suggère que le travail de l’enfantement pourrait aussi arracher à la parturiente un aveu sur l’identité du véritable responsable de son état, état dont elle serait portée à lui faire reproche en ce moment torturant.

On crie quand on a mal, ou bien on se retient, si l’on peut. À moins qu’anesthésié l’on ne sente rien. La veuve de l’évangile crie : elle a mal et ne se retient pas. Mais quelle est son affaire et que demande-t-elle exactement ? Et, surtout, qui est-elle ? Deux indices nous mettent sur la piste. D’abord, nous sommes surpris que le Seigneur compare Dieu à un juge sans justice qui, de surcroît, ne respecte personne ! Ensuite, la veuve réclame justice « contre son adversaire ». Tout cela nous renvoie au livre de Job. Ce « juste des nations », ce « fils de l’Orient » (autrement dit un païen) très pieux et qui se conduit parfaitement est si éprouvé qu’il s’adresse à Dieu avec une audace stupéfiante : cela t’amuse, de me tourmenter ? Viens, descends et parlons face-à-face : on verra bien si tu arrives à te justifier !

Qu’est-il arrivé ? Un personnage accède à la cour céleste et « tente » Dieu : Job agit pour te plaire, mais c’est facile quand on est riche et bien-portant. Éprouve-le et tu verras qu’il te maudira en face. Le nom de cet accusateur est bien connu, c’est « Satan ». Or, ce nom signifie « Adversaire » en hébreu. Il obtiendra de détruire tous les biens de Job, y compris ses enfants, mais le saint homme « n’imputera rien de mal à Dieu en tout cela ». Au contraire, il ne cessera pas de s’adresser à lui pour « obtenir justice », c’est-à-dire pour au moins recevoir une explication de ses malheurs. Et Dieu dit à la fin que son serviteur Job a bien parlé de lui.

La veuve représente l’Église que le Christ exhorte à imiter au moins l’attitude de Job. Sa foi est de croire que Dieu est bon et tout-puissant, que le mal ne vient pas de lui mais du diable et que, s’il semble absent, il sera néanmoins fidèle à sa promesse de nous sauver. L’Église est « veuve » parce que son époux, le Christ, est mort. Certes ressuscité, il s’est pourtant absenté d’une certaine manière jusqu’au jour de sa venue en gloire. Ce jour, elle l’appelle sans se lasser car elle sait que Dieu « patiente sur nous » - c’est en effet ce que dit le texte grec plutôt que « est-ce qu’il les fait attendre ? » -, laissant à chacun le temps de se convertir. La justice qu’elle réclame contre le diable, c’est la délivrance du péché par le pardon et la sanctification. Et Dieu répond à sa demande en « faisant justice bien vite », car aussitôt que le pécheur demande pardon de tout son cœur, avec une contrition parfaite, il est exaucé. Dieu patiente aussi parce qu’il supporte avec nous ce temps d’angoisse : le Fils est mort une fois pour toutes mais, vivant, il accompagne toutes nos épreuves jusqu’à la fin du monde.

C’est ainsi que « la veuve » enfante un peuple nouveau, recréé dans la justice et la sainteté de la vérité. Mais c’est toujours un peuple de pécheurs qui ne paraît pas encore ce qu’il sera quand tous seront semblables au Fils. Elle enfante donc dans la douleur, solidaire de la Création tout entière qui gémit. Les hommes sans espérance cherchent leur salut ici-bas, s’anesthésiant dans la réalisation immédiate de tous leurs désirs : il n’est pas étonnant qu’ils en viennent à vouloir se passer de père.

L’Église, quant à elle, croit que le Père de toute créature, et plus spécialement de tout homme créé à l’image de son Fils, est vivant. C’est pourquoi « les élus » prient jour et nuit, c’est-à-dire dans les joies et les peines. Ainsi leur prière de supplication pour tous les souffrants de la terre, prière ancrée dans l’Eucharistie qui est action de grâce pour le salut acquis dans le Christ, démontre que leur Père est bien ce Dieu tout-puissant de qui ils sont enfantés à nouveau pour une vie d’éternelle béatitude en son Amour invincible.