Dimanche 29 décembre 2019 - La Sainte Famille Année A

Attention aux jeux de mots avec les noms propres !

Siracide 3,2-6.12-14 - Psaume 127,1-5 - Colossiens 3,12-21 - Matthieu 2,13-15.19-23
Sunday 29 December 2019.
 

Une règle de bienséance les interdit purement et simplement. Ils servent en effet souvent à se moquer des gens sans autre raison que de s’amuser à leurs dépens, ce qui n’est guère courtois. Pourtant, le nom est porteur de significations multiples et parfois d’une histoire dont il constitue la mémoire. C’est le cas en particulier pour les noms de famille qui perpétuent de génération en génération le souvenir d’une origine prestigieuse.

L’usage du temps du Seigneur n’était pas la transmission du patronyme, mais la mention du nom du père : ainsi, Jésus était-il pour les gens de son pays le « fils de Joseph ». Pourtant, si cela convenait, le nom d’un illustre ancêtre était rappelé avec la même formule. Ainsi, Joseph étant « fils de David », c’est-à-dire descendant du fameux roi d’Israël, Jésus l’était aussi. Mais cette appellation pouvant signifier une prétention au trône, elle devenait politiquement dangereuse, c’est pourquoi Jésus ne se l’attribuera pas à lui-même : seuls la lui décerneront les interlocuteurs qui reconnaissent en lui le Messie promis.

En revanche, les adversaires ou les indifférents le nommeront « Jésus de Nazareth » jusque sur le titulus de sa croix, la pancarte portant motif de sa condamnation : « Jésus de Nazareth, roi des Juifs » (d’où le fameux « INRI », constitué des initiales de la formule en latin). Car Nazareth n’avait rien d’une origine prestigieuse. Bourgade insignifiante de cette Galilée que les Juifs judéens appelaient « des nations » avec dédain, elle méritait bien que Nathanaël la prenne de haut en disant : « de Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ? » En effet, Jésus était notoirement issu de ce lieu obscur. Ce fut un problème non seulement pour les contemporains du Seigneur, mais encore ensuite pour les chrétiens qu’on appela « nazaréens » avec mépris.

C’était donc en particulier un problème pour l’évangéliste saint Matthieu si appliqué à attribuer à Jésus les textes de l’Écriture pour montrer qu’il les accomplit. Quant au nom du Seigneur, sa tâche n’était pas facile, tant les évidences textuelles manquent. Dans l’ancien Testament, le nom de « Jésus » n’est vraiment illustré que par Josué (c’est, sous deux formes différentes, le même nom qui signifie : « Le Seigneur sauve »). « Emmanuel », nom donné au descendant promis à la lignée royale de David dans l’oracle d’Isaïe, n’est attribué à Jésus que dans ce passage de Matthieu, au moment même où il précise qu’il sera nommé autrement ! Mais l’évangéliste affronte le problème le plus délicat lorsqu’il doit comprendre comme annoncé ce nom de « Nazaréen ». Non seulement la phrase « Il sera appelé Nazaréen » ne figure nulle part dans l’Ancien Testament, mais encore on n’y trouve même pas la mention de Nazareth.

La bonne piste d’explication part de l’étymologie probable du nom « Nazareth » qui le rapproche du mot hébreu « nétsèr », signifiant « rejeton » et utilisé dans la fameuse prophétie d’Isaïe 11, 1-10 : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’esprit du Seigneur... » Cette annonce du Messie est reprise sous un terme synonyme pour qualifier le « Serviteur du Seigneur » en Isaïe 53 : « Devant lui, le serviteur a poussé comme une plante chétive, une racine dans une terre aride... et nous l’avons méprisé, compté pour rien... En fait, c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. »

En somme, la phrase de Matthieu signifie qu’il faut comprendre ainsi le sens du nom de Nazaréen attribué à Jésus : il est le Messie et le Serviteur annoncés par le prophète Isaïe, ou plutôt par les prophètes qui se regroupent sous le nom d’Isaïe. Il est donc à la fois le « Fils de David » promis par Isaïe 11 et le « Serviteur souffrant » du « Second Isaïe », autrement dit celui qui accomplira toute l’Écriture par sa passion et sa résurrection. Et même tous les prophètes ont, d’une manière ou d’une autre, annoncé l’envoyé de Dieu passant par la souffrance pour entrer dans sa gloire. Ainsi éclairés, nous pouvons l’admettre avec Matthieu : « les prophètes » ont dit qu’il serait appelé « Nazaréen ».

Mais surtout, en accordant toute notre attention à chaque mot du texte biblique, nous trouvons mieux de quelle manière il rend témoignage à Jésus, et donc à toute sa sainte famille selon la grâce de l’adoption filiale : tous ceux qui méritent d’être appelés chrétiens par leur fidélité à mettre la Parole en pratique, quitte peut-être à être appelés nazaréens à la suite de Jésus de Nazareth, voire à être traités comme tels. C’est déjà le sort de la Sainte Famille obligée de fuir en Égypte pour échapper à la persécution d’Hérode. Ceux-là connaîtront la gloire du Fils de Dieu qui s’est fait fils d’un sang pécheur en devenant « Fils de David » par Joseph, afin d’être « Le Seigneur sauve » pour la Création tout entière et « Dieu avec nous » jusqu’à la fin du monde.