Dimanche 19 janvier 2020 - Deuxième dimanche Année A

Ce qui est cassé ne peut marcher

Isaïe 49,3.5-6 - Psaume 39,2.4.7-11 - 1 Corinthiens 1,1-3 - Jean 1,29-34
Sunday 19 January 2020.
 

Au-delà de l’évidence, cette réflexion de bon sens donne à penser sur l’actualité. D’abord en ce qui concerne l’unité des chrétiens pour laquelle nous prions de façon particulière en cette semaine rituelle commencée hier. Si l’Orient et l’Occident, les deux poumons de l’Église selon le pape Jean-Paul II, sont arrachés l’un à l’autre, comment pourraient-ils bien respirer au souffle de l’Esprit ? Que dire du corps ecclésial écartelé par la Réforme et la Contre-Réforme : n’en fut-il pas gravement meurtri, et n’est-ce pas là la racine de la crise actuelle ? Et comment ne pas évoquer les troubles actuels dans notre Église catholique : n’est-ce pas un handicap majeur pour toute évangélisation ? Parlons donc aussi de notre situation française : un sociologue à succès évoque un « archipel » : mais l’éparpillement ne confine-t-il pas à la pulvérisation et à l’atomisation ? Si la cohésion sociale est ainsi délitée, où allons-nous ?

Mais la fracturation n’affecte pas seulement le corps entier, elle atteint aussi chacun en lui-même. Notre modernité a cru (elle le croit encore, et de plus en plus !) que supprimer toute contrainte morale entraînerait automatiquement la libération des individus. Quelle illusion ! Ce que l’on appelle schizophrénie es devenue la maladie du siècle. Qu’est-ce en réalité ? Les autorités en la matière prétendent le savoir très précisément, mais chacune la définit à sa manière ; comme aussi en général les perturbations dites psychiques qui semblent maintenant toucher presque tout le monde. En tout cas, l’étymologie le dit bien : il s’agit du clivage de la personnalité en elle-même. Mais comment en serait-il autrement dans notre pauvre humanité marquée du péché ? Car il est l’œuvre du diable, c’est-à-dire littéralement du diviseur, du fractureur. Priver les personnes du soutien social des normes, c’est les laisser à leur condition « cassée » : comment cela pourrait-il « marcher » ?

Bien sûr, depuis les origines, depuis le péché des origines, les hommes vont quand même cahin-caha, sans cesse occupés à réparer et recoller ce qui peut l’être, et à supporter le reste tant bien que mal. Mais nul ne peut apporter de guérison véritable sinon « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde », c’est-à-dire qu’il le prend sur lui pour nous en libérer. Comme il est écrit au Psaume 84 (85) : « Tu as aimé cette Terre, Seigneur, tu as fait revenir les déportés de Jacob. Tu as enlevé le péché de ton peuple, tu as couvert toute sa faute ». Par le baptême, le Seigneur nous couvre de sa propre humanité comme du « vêtement des Noces », nous pardonnant toutes nos révoltes, et il vient faire sa demeure en nous avec le Père et l’Esprit Saint, nous infusant l’unité divine elle-même comme remède à notre division intérieure. Car il est plus fort que le Diviseur qui nous avait tenu en son pouvoir.

Il enlève le péché du monde : de chacun de ses frères, de l’Église universelle - son Épouse qu’il se présente à lui-même sainte et immaculée - et du monde entier qu’il a aimé jusqu’à se donner lui-même pour le sauver. Mais s’il n’est pas reçu dans chaque cœur, l’Église n’est pas unifiée ; et si l’Église n’est pas rassemblée dans cette unité pour laquelle lui-même a prié à la veille de sa passion, le monde ne peut reconnaître son salut. Accueillons donc, frères, son action aussi pleine de puissance que de douceur, laissons la sainteté nous unifier dans la foi et l’amour, alors même que tout n’est pas réparé en nous-mêmes. Car là est l’essentiel et la condition de tout le reste.

Celui qui se laissera configurer à l’Agneau en qui fut accomplie la parole « aucun de ses os ne sera brisé », agira puissamment sur le monde pour le faire marcher vers son salut.