Université de quartier - 27 mai 1999

Qu’est-ce que la vérité ?

1999.
 

Se non e vero, e ben trovato.

"Si ce n’est pas vrai, en tout cas c’est bien trouvé." Cette expression très savoureuse explicite d’abord le fait que la vérité est une notion commune et évidente. Le mot "vrai" est d’un emploi courant et parfaitement compris de tout le monde. "Est-ce vrai ou inventé ?" se demande-t-on en sachant très bien ce qu’on veut dire.

Un monsieur important me disait récemment : "Moi je suis franc-maçon ; mais quand je passe le week-end à la campagne, je ne manque jamais d’aller à la messe. Vous, les prêtres, il ne faut pas vous laisser aller : il faut qu’il y ait des messes. Investissez-vous sur votre essentiel : sur le spirituel, le sacré. Moi je ne crois pas en Dieu, mais c’est indispensable, le spirituel et le sacré. Les hommes ont inventé Dieu, et il est nécessaire d’y croire."

A votre avis, cette histoire est-elle vraie, ou bien l’ai-je inventée pour la circonstance ? Vous pensez qu’elle est vraie, pour un certain nombre de raisons, et vous avez raison.

Mon interlocuteur n’est pas au clair avec lui-même sur le fait de savoir s’il croit ou s’il ne croit pas. Est-ce que ce sont les hommes qui ont créé Dieu ou l’inverse ? Quand je lui pose la question , Il choisit résolument la première affirmation. Mais son attachement déclaré au thème de Dieu est incompatible avec une véritable dénégation de Dieu. Cela ne ferait pas l’affaire s’il n’y croyait vraiment pas. Cela ne ferait pas l’affaire qu’il dit.

Il dit encore : "Vous avez un excellent fond, mais vous en rajoutez inutilement, par exemple, la Vierge Marie ; d’ailleurs, la virginité de Marie date de 854, et c’est pour cela que les protestants n’y croient pas."

La virginité de Marie ne date évidemment pas de 854 : proclamée par l’Evangile, accueillie, développée et chantée par tous les Pères, elle fait partie du bien commun le plus originaire de l’Eglise. D’ailleurs, les protestants qui savent ce qu’ils disent n’ont jamais remis en cause la virginité de Marie comme fait scripturaire. Un protestant qui ne croit pas à la virginité de Marie peut aussi bien ne pas croire en la résurrection de Jésus.

Il insiste : 854. Cet homme, raisonnable et responsable, soutient avec obstination comme une connaissance certaine une erreur grossière : pourquoi ? Peut-être a-t-il lu quelque part une allusion aux discussions sur le thème de "Marie toujours vierge". Peut-être confond-il la virginité de Marie avec "l’Immaculée conception" de la Vierge, définie en 1854. De toute façon, pour croire ainsi dur comme fer à son idée en dépit de mes explications, il faut que quelque chose le rende déraisonnable en la matière.

La vérité est pour nous une notion d’usage courant et nécessaire, mais nous ne sommes pas toujours disposés à vérifier si ce que nous affirmons est vrai.

L’entreprise même de vérifier prouve, s’il en était besoin, qu’on croit à la vérité. Mais cette entreprise nous est généralement difficile. Autant l’usage commun de la notion coule de source, autant, dès qu’il est question d’établir la vérité, tout se complique.

Pourtant, bien souvent, il serait très simple de vérifier : il suffirait de prendre une encyclopédie ou même un dictionnaire ordinaire, et de regarder au bon endroit. Mais combien de fois sur cent, alors qu’on s’opposait farouchement sur un fait, prend-on les moyens de lever le doute ?

Nous dénigrons, nous accusons et nous jugeons les autres de façon dure et définitive à partir d’impressions subjectives et fugitives que nous pourrions facilement mettre à l’épreuve de vérifications consciencieuses, mais nous préférons ne pas le faire.

Nous croyons tous à la vérité, mais nous avons une certaine répulsion pour la vérité.

Cette répulsion se révèle clairement lorsque se pose la question radicale de la vérité. Alors, le plus souvent, on reprend, sous une forme ou sous une autre, la profession de non-foi en la vérité de Pilate, exprimée sous forme dubitative : "Qu’est-ce que la vérité ?"

En forme affirmative, le refus de considérer la vérité se dit aussi : "Chacun sa vérité". Plus radicalement, on en vient à déclarer : "la vérité n’existe pas".

Or, premièrement, la vérité existe autant que quoi que ce soit : de celui qui dit le contraire on peut aussi bien dire que lui-même n’existe pas. Deuxièmement la vérité est précisément ce qui est la même chose pour tous : être vrai, c’est être vrai pour quiconque. Ainsi, "Chacun sa vérité" est une négation pure et simple de la vérité. Troisièmement, notre difficulté avec la vérité vient justement de ce que la vérité est ce qu’elle est que cela nous plaise ou non.

Se non e vero, e ben trovato : il y a là un jugement de goût. L’appréciation, ici, est subjective : c’est joli, c’est savoureux, c’est significatif, c’est amusant. Mais, précisément, la vérité est la vérité quelque appréciation subjective que nous en ayons.

La vérité est autorité. On peut toujours vouloir désobéir à l’autorité, mais on ne peut désobéir, à proprement parler, qu’à ce qui est vraiment autorité. Quand on repousse la vérité, on lui désobéit, parce que la vérité est autorité. Du fait que nous savons que nous désobéissons à la vérité, nous reconnaissons que c’est la vérité.

La difficulté est toujours d’atteindre la certitude absolue : cela, nous ne le pouvons pas. Notre limite à nous, notre faiblesse humaine, ne prouve pas que la vérité n’existe pas. Elle ne vient pas réfuter la première évidence qui est que nous postulons pragmatiquement la vérité, par le simple fait de dire, d’affirmer. Quelqu’un qui dit : "je m’appelle Dupont", avant même de se poser lui-même comme étant quelqu’un, pose qu’il croit à la vérité. Pour autant que quelque chose existe plutôt que rien, la vérité existe.

La question de savoir ce qu’est la vérité est une question métaphysique, qui touche à notre usage ordinaire de la notion de vérité. Nous sommes renvoyés à la question de savoir si nous sommes cohérents et conséquents. L’homme qui ment se détruit, il détruit sa cohérence d’être de parole. La question de la vérité renvoie à la question de la consistance de l’être.

Le problème de la vérification n’est pas en général le problème de la vérité. La recherche de la vérité quand la question se complique ne fait qu’accumuler des opérations élémentaires de vérité évidente, non problématique. Si vous voulez soutenir une thèse controversée, vous alignez des affirmations qui, elles, relèvent de l’acquiescement simple et primaire à la vérité.

Si vous affirmez : "Untel était à telle heure à tel endroit, donc il ne pouvait pas être en même temps à un autre endroit", vous avez peu de risques de tomber sur quelqu’un qui vous réponde : "Si ! L’ubiquité existe !" D’un autre côté, si vous cherchez vraiment un tel contradicteur potentiel, il n’est pas si difficile à trouver. On peut aussi soutenir n’importe quelle thèse et lui donner une apparence "scientifique" : sur les extraterrestres, sur la mémoire de l’eau, sur l’hérédité des caractères acquis, etc.

Jusque dans les procédures les plus complexes, lourdes et systématiques de recherche de la vérité nous sommes toujours assignés à l’expérience première qui est celle de la vie commune ordinaire. On croit toujours à la vérité compte non tenu de points de vue extrêmes opposés qu’on trouvera en toutes circonstances : il y a toujours quelqu’un pour affirmer le contraire de ce que tous tiennent évidemment pour vrai.

Quels sont donc les critères de la vérité ?

La vérité, comme l’indique l’étymologie du vocable hébreu qui la désigne, vocable dont on retrouve le radical dans le mot "Amen", est ce qui tient bon. Quand nous affirmons quoi que ce soit, nous postulons la vérité, bien qu’aussitôt se dresse la possibilité de mettre en question la vérité de notre affirmation. Ici apparaît la nécessité de distinguer entre remise en question et mise en doute. L’obligatoire remise en question potentielle de toutes nos affirmations signifie que nous avons toujours à nouveau à rendre raison du rapport à la vérité de nos paroles réelles, puisque nous continuons à tenir sur la supposition que ce rapport existe. Une telle remise en question s’appuie sur la confiance en la vérité et en la possibilité de s’y rapporter. Sans cette confiance, il n’y a qu’une raison qui doute de tout sauf d’elle-même, ce en quoi elle manifeste une présomption délirante.

La raison ne peut prouver que la vérité existe et qu’elle nous atteint. Mais elle peut comprendre que sans la vérité la raison n’a pas lieu d’être. C’est pourquoi, avant de prouver quoi que ce soit, et pour prouver quoi que ce soit, la raison est une présomption en faveur de la vérité.

Au fond, la question de la vérité hante toute la vie des hommes mais, en général, ils essaient d’y échapper. Curieusement, le rationalisme scientiste est une façon de satisfaire à bon compte la tension vers la vérité assez semblable à l’idolâtrie commune des païens, c’est-à-dire des hommes considérés du point de vue de leur nature religieuse. Attacher à ce qu’on appelle "la science" un caractère de certitude absolue est d’abord, pour l’homme de la rue, une opération aveugle qui relève de son ignorance globale : c’est une croyance, comme celle qui peut se rapporter aux pouvoirs d’une statue d’Apollon ou d’un mage barbu. Il en est ainsi aussi, et même surtout, pour le scientifique : si le scientifique croit au caractère de certitude absolue de "la science", il se manifeste comme idolâtre, puisqu’il se prosterne devant l’oeuvre de ses mains, ce qui, il faut bien le dire, n’est vraiment pas sérieux.

Sous le vocable de la vérité l’homme est un être métaphysique qui ne peut échapper à sa nature métaphysique. Il peut seulement la nier, ce qui est d’ailleurs un plus grand mystère encore que celui de cette nature car, en la niant il se dénie lui-même.

Quant à notre homme qui dit : "Il nous est absolument nécessaire de croire en Dieu, de lui vouer un culte, mais c’est l’homme qui a créé Dieu", il accumule les dénégations de la métaphysique. tout en reconnaissant qu’il ne peut être et s’en passer.

La raison profonde de cette conduite affolée est que la vérité a cela d’inquiétant qu’elle est la vérité que cela plaise ou non à l’homme, qu’elle s’impose à l’homme, à son moi.

Quand on se rappelle que l’essence du modernisme est l’illusion délirante de l’autonomie, de l’émancipation de l’individu, on voit bien le jeu paradoxal du scientisme dans l’affaire. L’idéologie du scientisme, du caractère prétendument absolu de la connaissance scientifique, sert à se dégager de la question de la vérité là où elle est le plus importante et de conséquence : on affirme le caractère absolu de la vérité scientifique non parce qu’on y croit, mais parce qu’on croit pouvoir ainsi repousser la validité des affirmations de type métaphysique et moral.

De là vient aussi la fameuse séparation entre la foi et la raison. La raison tendrait du côté de la vérité scientifique, c’est-à-dire de la vraie vérité, tandis que la foi serait du côté des prétendues vérités de la foi, et donc des hypothèses diverses et opposées qu’on ferait en la matière.

Que les choses soient bien claires : en doctrine catholique, il n’y pas d’opposition entre la foi et la raison, parce que la vérité est UNE. C’est pourquoi dans l’introduction de l’Encyclique Fides et ratio on peut lire : "la foi et la raison sont les deux ailes grâce auxquelles l’esprit humain s’élève à la contemplation de la vérité."

Je dis : "La vérité est UNE". Je ne dis pas : "Il n’y a qu’une vérité". Il y a un usage légitime du pluriel ’les vérités". Une vérité est un énoncé vrai, qu’il s’agisse de "vérités de foi" ou de tout autre dire que nous qualifions légitimement de vrai.

La Vérité en elle-même qualifie nos dires ou ne les qualifie pas. De même que le soleil touche de ses rayons les objets qui en tirent la lumière : ils "ont" des rayons du soleil, ils n’ont pas le soleil. Pourtant, il s’agit vraiment du soleil, c’est bien lui qui fait leur lumière. De même, c’est bien la Vérité qui qualifie un dire vrai, "une vérité".

Certaines vérités sont d’un ordre particulier : par exemple, les vérités révélées. Mais il n’y a pas deux mondes ; il y a seulement, dans le monde, des énoncés vrais auxquels on peut accéder par les moyens humains dont on dispose, et puis des énoncés vrais auxquels on ne peut accéder sans cette intervention spécifique de Dieu qu’est la Révélation.

Techniquement, d’ailleurs, il est très difficile d’isoler de façon nette et définitive les énoncés auxquels on ne pourrait parvenir par les seuls moyens humains. En bonne théologie catholique le thème de la connaissance rationnelle de Dieu est capital : l’homme, être raisonnable, sentant, percevant et réfléchissant, est capable de connaître Dieu par la raison à partir des réalités créées. Même pour ce qui est du mystère trinitaire, il est difficile d’affirmer l’incapacité radicale de la raison humaine à le pressentir sans la lumière de la Révélation. En revanche, notre aversion pour la vérité, conséquence du péché originel, nous empêche de reconnaître Jésus comme Fils de Dieu : seule l’intervention de l’Esprit-Saint nous le permet.

Non seulement, à cause de la faiblesse de notre constitution humaine, nous avons besoin de faire de gros efforts pour connaître et comprendre en général, mais encore ces efforts sont stériles chaque fois que nous cédons à la répulsion pour la vérité qui provient du fait que nous ne voulons pas être jugés par la vérité. Car la vérité nous juge.

Par exemple, quand l’Eglise dit que le mariage est une union de libre consentement, fidèle, indissoluble et ouverte de soi aux enfants, elle le dit comme une vérité naturelle. C’est la vérité de la vocation naturelle de l’homme. Pourtant, l’esprit de l’homme résiste à cette vérité, tout simplement parce qu’elle lui déplaît quand il préfère croire autre chose à ce sujet. C’est pourquoi, la Révélation en parle, prenant la peine de confirmer la loi naturelle.

La vérité est Une. La foi et la raison ne sont d’aucune manière opposées : La raison est une faculté essentielle de l’homme, et la foi est la relation de confiance interpersonnelle établie en Jésus Christ entre les croyants et Dieu, une relation libérante et vivifiante pour tous les hommes et pour tout l’homme, y compris pour la raison.

Certes, on parle aussi de "la foi" pour désigner les énoncés de foi. Ces énoncés ne se constituent ni ne se comprennent sans la raison. Par exemple : "Jésus est le Christ" est un énoncé parfaitement rationnel. Il affirme que l’homme Jésus, dont parlent les Evangiles, est bien "celui qui devait venir" selon les Ecritures. Cette affirmation se vérifie par l’examen des textes et des autres pièces du dossier. Il n’est aucun contenu de foi qui ne soit formé et reçu par la raison aussi.

La question de la vérité est la question commune des hommes, question radicale qui nous place devant l’absolu de la question du sens, question tragique en soi. Nietzsche l’exprime ainsi dans Le Gai savoir : "Et si la vérité était notre plus vieux mensonge ?"

Si nous sommes marqués par une certaine répulsion pour la vérité, nous éprouvons toujours aussi un irrésistible attrait pour elle. C’est cet attrait qui fait de l’homme un chercheur, un trouveur. Et c’est une contradiction de l’homme d’être à la fois amoureux de la vérité et ennemi de la vérité.

La vérité ne va pas sans martyre. L’accès à la vérité est un rapport de martyr à la vérité, c’est-à-dire de témoin qui s’expose à une éventuelle persécution. Il n’y a pas de parole vraie, de parole qui tienne, sans un corps qui la porte. C’est toujours sur ma tête que j’affirme, c’est toujours sur sa tête que l’on parle. Et cet engagement personnel engage aussi les autres. Celui qui affirme est responsable aussi de ceux qui l’écoutent : il les engage de quelque manière dans son "martyre".

Le rapport de l’homme à la vérité n’est pas un rapport de maîtrise : ce n’est pas l’homme qui a la vérité, c’est la vérité qui a l’homme. L’homme éprouve néanmoins le plaisir de la vérité comme un plaisir de possession, dont l’acte conjugal est une métaphore. Un même mot en hébreu désigne l’un et l’autre événement : "connaître". Il s’agit bien dans les deux cas d’un enthousiasme de possession mutuelle.

Toutefois, pour ce qui est du savoir, il existe une dissymétrie forte en faveur de la vérité : le rapport à la vérité est toujours pour l’homme une façon de se livrer lui-même, de consentir à ce qui se présente à lui. En retour, il est lui-même comblé de la vérité. La vérité l’affirme : l’homme se trouve lui-même en trouvant la vérité

Le Christ déclare : "Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité." Le Fils de Dieu se présente lui-même comme témoin, comme martyr, de la vérité. Il est la Vérité, puisque le Verbe est Dieu, et il est témoin de la vérité, il la gage de son corps, parce que, Fils de Dieu, il s’est fait homme. Dans son sacrifice, où "il se consacre lui-même dans la vérité", il est à la fois le prêtre, l’offrande, l’autel et le Dieu. Et ce sacrifice est pour que quiconque est de la vérité et écoute sa voix soit consacré dans la vérité.


UQ verite