Dimanche 8 septembre 2002 - Vingt-troisième dimanche

Marie-Galante.

Ézéchiel 33,7-9 - Romains 13,8-10 - Matthieu 18,15-20
dimanche 8 septembre 2002.
 

Marie-Galante.

C’est une île des Antilles, fameuse pour ses plages magnifiques et son rhum excellent. Elle doit son nom, je crois, à une caravelle qui y aborda la première fois.

Galant, galante, vient de galer, "s’amuser", du gallo-roman walare, "se la couler douce", par l’adverbe wala, "bien", que l’on retrouve dans well. Mais, comme il y a dans "galant" l’idée d’un mouvement vif, certains cherchent plutôt l’étymologie du côté de wallen, "s’élancer, bouillonner" en germanique, qui donne par ailleurs "gaillard".

Quoi qu’il en soit, tout cela est plutôt sympathique et mélioratif, ce qui n’est pas le cas de "Marie-couche-toi-là", dont "Marie-galante" peut être aussi un synonyme.

C’est curieux, n’est-ce pas, comme on colle facilement des étiquettes aux gens, qui parfois les poursuivent jusque dans la tombe. C’est un sport collectif des plus répandus que de formuler ainsi des jugements définitifs, inscrits ou non dans un surnom dont on affuble les personnes. Pourquoi ?

Parce que le groupe y trouve bien des avantages : si le jugement est positif, le héros sera comme un fer de lance et un parapluie pour les autres, s’il est négatif, il fera paratonnerre. En outre, ceux qui s’entendent pour viser la même cible renforcent leur complicité en même temps qu’ils assurent leur prise sur celui qu’ils visent. Tout cela favorise évidemment la cohésion sociale. Mais à quel prix ? Comment ne pas voir les effets d’enfermement qui résultent de cette pratique ? Et, puisqu’il s’agit le plus souvent d’attitudes vicieuses, une société qui s’y complaît tourne vite à l’association de malfaiteurs.

Mais, me direz-vous, comment faire autrement ? Eh bien, comme le dit l’évangile, tout simplement.

"Si ton frère a péché, va lui montrer sa faute." Attention, il ne s’agit pas d’aller se plaindre à lui en mettant en avant ses sentiments de peine ou de blessure personnelle, il s’agit d’un jugement objectif.

Bien sûr, un petit enfant n’apprend la morale et la vertu qu’à partir des sentiments qu’il éprouve pour ses parents : il évitera de les fâcher et il cherchera à les contenter. Mais, progressivement, le jeune va intérioriser la loi, et c’est ainsi qu’il devient adulte. En rester au stade du "fais ceci ou ne fais pas cela par amour de moi ou pour ne pas me déplaire", c’est infantiliser l’autre. Être responsables, au contraire, oblige à assumer ensemble la confrontation à la loi.

Il s’agit donc d’expliquer à l’autre ce qu’il a fait de mal. Bien sûr, il faudra examiner soigneusement en quoi il a manifestement transgressé des préceptes sûrs avant d’aller lui en faire le reproche, et ce sera une bonne occasion de purifier d’avance sa démarche de tout ce qu’elle pourrait contenir de ressentiment personnel plus ou moins mal venu. Mais, une fois la chose mûrement réfléchie, il faudra prendre son courage à deux mains et y aller.

Oh là là, direz-vous ! Mais c’est très difficile de juger, et d’ailleurs il ne faut pas, et comment va-t-il réagir ? Il sera furieux, il ne voudra pas écouter, il me dira "Pour qui te prends-tu ?" et sûrement, il me renverra mon paquet dans la figure. Tout ce que j’aurai gagné, ce sera un mauvais moment et un ennemi de plus.

Bien sûr, la démarche n’est pas sans danger. Certes, elle risque de créer des lignes de faille ou de rupture dans un groupe. Mais qui est celui qui a dit : "Je suis venu apporter non pas la paix sur la terre, mais le glaive" ? Et comment cette parole ne retentirait-elle pas avec force en la matière qui nous occupe ? Bien sûr, tout ce que nous voulons couper, retrancher, ce n’est pas le pécheur, mais son péché. C’est pourquoi il faut accomplir la démarche avec bienveillance envers l’autre, quelle que soit la faute en question.

Non, c’est vraiment trop difficile : pour pratiquer une telle correction fraternelle avec succès, il faudrait être des saints !

Et alors ? À quoi cela sert-il que Jésus soit allé jusqu’à la mort de la croix ? Pourquoi nous appelle-t-on Église si nous ne marchons pas dans la force et la vérité de l’Esprit Saint que nous envoie le Père par le Fils ? Si nous n’avons pas plus d’espérance pour le pécheur que ceux qui ne savent que se condamner les uns les autres, nous barbotons dans la mare de médiocrité commune, alors que nous devrions émerger au milieu du monde comme une île fameuse pour le bonheur magnifique d’une vie fraternelle d’entraînement mutuel à la sainteté.

Donc, allons-y, frères, essayons de faire ce que dit Jésus. Et, bien sûr, cela réussira, puisque c’est lui qui le dit ! Alors l’Église sera comme une belle caravelle, comme une Marie traçant avec grâce et vivacité sa route, toutes voiles déployées au vent de l’Esprit.