Université de quartier - 7 janvier 1999

Transmission, tradition, autorité [1]

1999.
 
Si je mets le sujet de ce soir, à l’intitulé un peu abstrait de "transmission, tradition, autorité", sous le signe du cri de Dersou Ouzala "Moi pas ours, capitaine !" grâce auquel il n’échappe que de justesse au coup de fusil destiné à l’animal dont il a l’apparence, c’est pour signifier qu’il s’agit d’abord, en notre matière, d’un risque mortel de méprise...

"Moi pas ours, capitaine !", se récrie Dersou Ouzala, que pouvait, en effet, facilement confondre avec un tel animal le capitaine du détachement russe en expédition d’exploration à travers la taïga. Heureusement que Dersou trouve ces quelques mots à peu près compréhensibles : l’officier suspend son tir et finit par consentir à admettre que l’homme n’est pas une bête, malgré les apparences. Plus tard, dans l’histoire que raconte donc le très beau film de Kurosawa, l’autochtone va se révéler rapidement un auxiliaire très précieux de l’officier, et même un compagnon vital.

Si je mets le sujet de ce soir, à l’intitulé un peu abstrait de "transmission, tradition, autorité", sous le signe du cri de Dersou Ouzala "Moi pas ours, capitaine !" grâce auquel il n’échappe que de justesse au coup de fusil destiné à l’animal dont il a l’apparence, c’est pour signifier qu’il s’agit d’abord, en notre matière, d’un risque mortel de méprise.

Vers la fin d’un après-midi assez clément, le capitaine et Dersou partis en reconnaissance sont surpris par un vent glacé qui se lève brusquement. Dersou se met alors à couper frénétiquement des roseaux, en exhortant le capitaine ébahi à en faire autant : "Vite, vite, capitaine !" Après une courte hésitation, le capitaine, sans comprendre, imite docilement Dersou, qui dispose les roseaux en une sorte de paroi verticale sous le vent de laquelle, à une distance précisément calculée, il allume un feu vif. Tous deux, enfin, se couchent emmitouflés dans leurs manteaux entre le feu et le rempart de roseaux, ce qui les sauve d’une mort certaine, car le vent glacé ne laisse aucune chance à aucun vivant de s’en sortir sans un abri convenable. Le savoir-faire ancestral de Dersou avait sauvé la vie du capitaine en même temps que la sienne, parce que ce dernier l’avait reconnu comme un guide à suivre en toute confiance.

Comprenez que la question de la reconnaissance constitue le deuxième thème essentiel de notre exposé de ce soir. Quand le capitaine retient son coup de fusil, il n’a pas encore sûrement reconnu Dersou pour un homme, il a seulement accepté de ne plus le tenir pour un ours. Lorsque, de confiance, il accepte docilement de faire aussi ce que fait Dersou, c’est qu’il l’a reconnu vraiment pour un homme, c’est-à-dire pour une autorité.

Le risque mortel de méprise est la menace qui plane tout le temps. La reconnaissance, but de la rencontre et source vive de l’entente mutuelle, est ce par quoi l’on échappe à la mort.

Dersou Ouzala sait comment survivre dans la taïga lorsque le vent glacé se lève. Ce savoir lui vient du fond des âges, de ses ancêtres, de la succession des générations qui ont appris progressivement à connaître le danger et à s’en prémunir. C’est un homme de culture, lui qu’on prenait pour un ours.

Troisième point capital : l’homme est "de culture". Y compris lorsque cela n’apparaît pas à l’homme, lorsque l’homme ne reconnaît pas l’autre homme comme "de culture", puisque humain. Cette culture, pour tout homme, est immense, bien plus considérable que ce que lui-même saurait dire, immergé qu’il est dans ce qui constitue son patrimoine vécu.

Rassemblons ces réflexions liminaires.

Le problème est que le risque mortel de méprise est permanent. Parce que, vivant en êtres distincts dans l’espace et dans le temps, par le fait même, nous sommes des existants séparés. Nous ne pouvons pas seulement imaginer comment être autrement, les conditions de notre existence étant d’emblée des conditions de séparation. Dans notre monde, il y a toujours écart, fracture, faille, gouffre, abîme. La séparation est constamment le problème qu’il s’agit de résoudre, et la transmission constitue l’inlassable solution ordinaire à ce constant problème. L’être ne cesse d’échapper à sa fin par la transmission. Si ce monde perdure d’instant en instant sur l’axe du temps, il faut bien que ce soit parce qu’il ne cesse de se transmettre lui-même.

Plus encore que les étants en général, la vie supérieure n’échappe à la mort que par la transmission. En effet, le passage de la reproduction par dédoublement, qui s’accommode de l’immortalité de l’individu, à la reproduction sexuée, s’accompagne de la mort inéluctable, à terme relativement bref, de l’individu. Apparaît alors plus dramatiquement que jamais le problème de la transmission dans la durée, de génération en génération, pour que la vie échappe à la mort.

La transmission ne résout pas le problème de la séparation seulement en ce que la vie échappe par là à la mort, elle s’efforce aussi en permanence de réduire l’écart actuel entre les étants. De ce point de vue, aussi, la vie supérieure est suprêmement exposée au problème commun du monde : à cause de la mort, mais aussi à cause de l’égoïsme. La vie supérieure est la vie des étants qui savent qu’ils sont une personne, une réalité dans une certaine mesure autosuffisante. Le problème de l’égoïsme n’est pas tant que nous ne voulions pas donner, c’est d’abord que nous sommes tellement occupés à retenir cette vie qui risque de nous échapper que nous sommes mal disponibles pour recevoir. Or, il n’y a transmission que s’il y a réception. Le problème de notre difficulté à recevoir est plus radical que celui de notre difficulté à donner. La vie qui ne donne pas meurt tout aussi sûrement que celle qui ne reçoit pas, mais notre pire tentation est de ne pas vouloir recevoir.

Au niveau supérieur, surtout, le drame de la séparation se présente comme un problème insoluble. La mort, bien sûr, opère une rupture irréparable. Mais la mort n’est pas seulement cette réalité biologique que chacun n’expérimente qu’une seule fois dans sa vie. Elle est aussi cette réalité que nous connaissons dans le deuil, la perte de ceux qui nous sont chers, et qui le sont tant que parfois ils nous sont plus nous-mêmes que nous-mêmes. En outre, la mort est constamment présente à notre vie de toutes sortes de manières. Je soulignerai seulement ce qu’on appelle l’incommunicabilité, l’expérience de l’échec radical de la communication que connote en particulier l’expression "Vous ne savez pas ce que c’est", comme un constat désespéré de l’enfermement dans une épreuve dont le pire est que l’on s’y sent absolument seul.

La foi chrétienne est la seule véritable solution proposée dans le monde au problème de la séparation : c’est en passant en Dieu que nous trouvons l’unité, unité avec lui, unité entre nous, unité de nous-mêmes, à travers toutes les séparations dans l’espace et dans le temps. Croire à la parole du Christ qui nous promet le jour où Dieu sera tout en tous, c’est recevoir les prémices du don final espéré. La foi chrétienne croit que l’amour est un, et que Dieu est amour. Cette unité que ne cesse de rechercher la vie peut donc se trouver là : en Dieu.

Aucun système philosophique ou religieux du monde n’envisage de véritable solution à ce problème de l’unité du divers dans notre monde. Quand on espère un grand Tout dans lequel tout sera dissous, on n’envisage de solution au problème de l’incommunicabilité, pas plus que quand on attend toute espèce de survie indéfinie des individus .

L’amour est le nom de la solution que nous ne cessons de chercher : l’unité véritable et parfaite des êtres distincts dans leur altérité, et dans la jubilation de cette distinction et de cette altérité.

L’amour est la fin de la séparation.

D’où le caractère "triste" de l’amour dans les conditions de notre monde déchu, tristesse que l’on chante de toutes sortes de manières : plaisir d’amour ne dure qu’un moment. L’amour comme quête de l’homme a quelque chose de désespéré puisque rien n’indique qu’il y aurait une solution, finalement, à la séparation. Rien, hormis la foi chrétienne.

La vie humaine, dans les conditions qui sont les nôtres, se vit sous le signe du "quand même" et du "malgré tout". Nous vivons, bien que notre vie soit malheureuse, bien qu’elle soit déçue dans son aspiration fondamentale qui est celle de l’amour.

Nous vivons, dans les conditions ordinaires de la vie en société, en régime "politique". La politique est l’art de vivre quand même ensemble. C’est l’art de trouver sans cesse des solutions toujours approximatives, toujours provisoires, la plupart du temps faites de compromis, voire de compromissions, au problème de la séparation, de l’écart, de la faille, de la fracture.

Bien sûr, la foi chrétienne a raison : rien n’est plus raisonnable que la foi chrétienne, rien n’est plus reconnaissant et respectueux de ce qu’est l’homme. Hommes, nous avons l’aspiration ferme et irrépressible à une vie que la mort n’arrêterait pas et à une unité réelle de tous les êtres. Certains disent : "Il n’y a rien après la mort, et qui prétend le contraire le fait parce qu’il n’a pas le courage d’affronter l’idée de la mort." Mais ceux qui tiennent ce discours sceptique doivent se rendre à la réalité de leur propre peur de la mort ; alors se trouve confirmée l’aspiration universelle des hommes à une vie sur laquelle ne pèserait plus l’hypothèque de la mort, et il apparaît que le prétendu scepticisme n’est lui-même qu’une misérable solution au problème de la peur de la mort.

Les hommes tiennent aussi pour évidente la pérennité de leurs êtres communautaires de référence : la famille, la race, le peuple, le pays, la nation. En fait, cette pérennité est intrinsèquement problématique. La France ? La France éternelle ? Voire. Et la cohésion familiale ? Qu’est-ce qu’un nom qu’on se passe de père en fils, après tout ?

Voyez les actes de repentir publics actuels, par exemple la reconnaissance de la culpabilité française dans la déportation des Juifs. Qui était coupable ? L’Etat français ? Le gouvernement d’alors ? Les policiers ? La question est de savoir ce qui a une consistance d’être communautaire pérenne : qui est constitué assez directement en cohésion avec les coupables des faits en question, éloignés dans le temps, pour pouvoir dire "nous" : "Nous reconnaissons que nous avons commis des fautes" ? D’un côté, ce genre de problème montre à quel point nous nous faisons ordinairement des illusions en prenant comme des évidences nos appartenances à des réalités communautaires qui garderaient une consistance sûre à travers le temps. D’un autre côté nous voyons bien que, si nous nous contentions de déclarer qu’il n’y a aucune possibilité de faire amende honorable aujourd’hui pour les crimes des générations passées, nous devrions aussi renoncer à toute idée de continuité humaine dans le temps et en conclure que la vacuité de nos aspirations les plus fondamentales n’est qu’un aspect de l’absurdité radicale de la vie.

Refuser tout à fait l’idée de la pérennité de groupes humains identifiables comme tels serait renoncer à la vie. Y croire trop est illusoire et peut devenir pervers. S’attacher excessivement à ce que l’on croit être constant dans son identité collective comme à une valeur absolue pousse à un désordre humain qui est un perpétuel risque mortel de méprise sur ce qu’est l’homme et sur ce qu’on est soi-même.

On peut pérenniser des choses qui n’ont pas même raison d’être, des erreurs, voire des monstruosités. Prenons l’exemple des problèmes sociaux des Antilles et d’autres pays marqués par un passé relativement proche d’esclavage systématique des populations noires : soumis à ce régime, les hommes étaient ravalés au rang de bêtes de somme, et privés, en particulier, de leur dignité de maris et de pères de famille, tandis que les femmes étaient symboliquement soumises à l’autorité directe des maîtres blancs. Ce qu’on appelle le matriarcat observé dans les sociétés héritières de cette époque monstrueuse résulte simplement d’une reproduction indéfinie du modèle aussi fascinant que haïssable imposé aux esclaves par les maîtres. Les femmes noires, stables et dépositaires d’un certain potentiel économique sécurisé, élèvent seules les enfants, tandis que l’homme noir, toujours errant et affamé, ne peut être qu’un géniteur de passage. Dans les revendications de ces populations, ce trait culturel qui n’est qu’un désordre établi déshumanisant instauré systématiquement de façon criminelle passe parfois pour partie intégrante de leur identité.

L’on voit ainsi que le vieux schéma biblique de la malédiction portant sur les générations successives se comprend comme thème constatif : les désordres ont aussi tendance à se pérenniser à cause de la méprise toujours possible sur la tradition.

En un sens, l’idée de tradition désigne la réalisation d’une unité humaine en cohésion à travers l’espace et le temps par une transmission suffisamment réussie. Des façons de faire et de savoir, des règles et des connaissances, sont transmises constamment, de sorte que leur ensemble fait un tout cohérent dans lequel sont reliés les vivants d’une certaine époque, entre eux et, à travers le temps, aussi à ceux qui les précèdent et à ceux qui les suivront.

La tradition, qui est en ce sens un fait anthropologique fondamental, est constamment aussi, nous l’avons vu, grosse de tendances perverses que le simple bon sens ne suffit pas à conjurer. Ce n’est pas parce que les gens seraient complètement stupides qu’ils vont pérenniser, par exemple, un désordre social qui leur a été imposé de façon criminelle. Il ne faut pas croire qu’il suffirait de se dire : "On voit bien que c’était mauvais, oublions tout cela." Ce que nous avons vécu dans notre chair fait partie de nous, que nous le voulions ou non. De plus, ce que nous avons vécu d’injuste crie toujours vengeance. Garder vive la mémoire de l’histoire odieuse, c’est aussi garder ouverte, la question : "Pourquoi ? Et qui fera justice ? Et quand ?"

Ainsi comprise, la "tradition de l’injustice" est un service de piété filiale. Cela explique des comportements qui nous paraissent incongrus, comme celui de ces parents qui donnent à leur enfant, né au milieu de la dévastation de leur pays et leur village par le cyclone Mitch, tout simplement le nom de Mitch. Ils agissent d’une façon qui nous rappelle le prophète Osée appelant ses enfants "Pas mon Peuple" et "Non aimée".

Ainsi se révèle une espérance inscrite profondément au coeur de l’homme, celle du Jour de toute Justice. A cette aspiration de l’homme, que ne fonde aucun donné d’expérience, seule répond parfaitement l’espérance chrétienne.

Peut-on voir, dans l’histoire, une évolution qui constituerait un vrai progrès, l’instauration pas à pas d’un état de plus grande justice ? Rien n’est moins sûr. Par exemple, nous considérons aujourd’hui l’interdiction du travail des enfants comme un progrès. Ce qui est certain, c’est que le travail des enfants dans le contexte actuel de la mondialisation, dans des pays à faible protection sociale ou dans des ateliers clandestins, est une grave injustice qu’il faut combattre. Mais dans le monde traditionnel agricole antique, la socialisation des enfants, leur vie heureuse tout simplement, passait par le travail qu’ils pouvaient accomplir selon leurs moyens.

Ou encore, l’abolition de l’esclavage serait un progrès. Ce qui est sûr, c’est qu’un esclavage comme celui que nous avons évoqué précédemment était un crime abominable. Mais dans le monde antique romain, par exemple, le sort de bien des esclaves n’était pas plus cruel que celui de multitudes d’hommes d’aujourd’hui qui, de par le monde, ont des conditions de vie et de travail si précaires qu’elles constituent une sujétion réelle accablante.

Si l’on cherchait, dans l’histoire universelle, un exemple d’évolution vraiment radicale, je crois qu’on n’en trouverait pas de meilleur que l’invention de l’écriture. Rappelons ici que l’apparition de l’écriture définit le passage d’une civilisation de la préhistoire à la période historique.

Le langage, la parole, est la réalité la plus caractéristique de l’humanité. L’homme vit de parole, cela se vérifie concrètement, par exemple, dans ce baraquement d’un camp de concentration, en Union soviétique, où les hommes se privaient quotidiennement d’un peu de leur très insuffisante ration de pain, et d’une heure de leur trop courte nuit de sommeil, pour nourrir et écouter la babouchka impotente qui leur racontait des histoires traditionnelles du pays : parmi eux, il ne mourut personne pendant un an, tandis qu’autour d’eux tant d’hommes robustes tombaient sous le travail et dans le froid.

L’écriture constitue-t-elle un progrès humain par rapport à l’âge de la tradition orale ? Ce n’est pas sûr. Croulants sous les livres, nous ne savons plus guère écouter ensemble un conteur qui nous dise notre identité et notre destin commun, en sorte que nous apprenions ainsi à vivre ensemble, et à vivre, tout simplement. En revanche, l’écriture permet l’accumulation : de la mémoire des temps écoulés et du savoir.

Le progrès est douteux. Seule l’accumulation est certaine.

En outre, en permettant une mémoire point trop éphémère du passé et en ouvrant à la découverte et à la rencontre possibles de civilisations substantiellement différentes, l’écriture donne à l’homme un sentiment inédit de l’aventure dans laquelle il se trouve engagé : nous nous découvrons embarqués dans l’histoire comme histoire de l’humanité, portant l’inexplicable certitude de notre unité humaine fondamentale, à nous, hommes de tous les cieux et de toutes les générations, et l’injustifiable espérance de la réalisation ultime de cette unité, au-delà de toute séparation et de toute injustice, dans l’immense reconnaissance, enfin, de chaque homme par tous, et de tous par chacun.

De cet Alpha et de cet Oméga de nous-mêmes que nous postulons par notre constitution métaphysique même, nous ne pouvons rendre compte : l’Alpha reste perdu dans les brumes de l’origine introuvable, et l’Oméga demeure, en attendant la fin, parfaitement conjectural.

Comment savoir ce qui est la tradition ? On ne sait pas ce qu’est la tradition sans une autorité qui la confirme, et qui l’affirme. C’est pourquoi la doctrine catholique explique bien que les Ecritures et la Tradition ne sont pas sans le magistère. S’il n’y a pas une instance autorisée pour dire et tenir ce qui est le canon, le corpus de référence, qui saura ce qu’il est et ce qu’il n’est pas ? Délimiter la tradition est un acte d’autorité toujours nécessaire pour qu’il y en ait une.

On imagine aujourd’hui que les valeurs sont une question de choix personnel, que chacun pourrait avoir les siennes. Certes, alors, chacun est très content de se prendre lui-même pour l’autorité ultime, mais chacun s’enferme aussi par là dans son isolement, ce qui est le contraire de la solution que réclame le problème. Voilà pourquoi à notre époque, la jeunesse peut être à la fois si sérieuse et si malheureuse.

Les valeurs font partie de la culture. L’homme est de culture. "Homme de culture" est un pléonasme.

Culte et culture ont même origine en latin. Le substrat de ces mots, leur Sitz im Leben, est l’agriculture : le fait de soigner avec patience, au long des saisons, d’année en année, de génération en génération, une terre et des plantes, avec estime , respect et esprit de service. Telle est l’action juste et bonne de l’homme sur la nature, et telle est aussi l’action juste et bonne de l’homme sur l’homme. Il n’y a pas de petit d’homme qui devienne heureusement un homme sans avoir été ainsi cultivé.

Patience, savoir-faire, confiance, transmission sont les maîtres mots de la culture et de l’autorité : étymologiquement, l’auteur est celui qui fait grandir, qui fait croître ou progresser, qui conduit et garde à la vie ce qui ne cesse d’échapper à la mort. L’homme est auteur, l’homme est autorité.

Telles sont la valeur et la beauté de l’exercice de l’autorité par l’homme. En Italie, on appelle un homme politique onorevole, "honorable". Ce qu’on honore en lui, ce n’est pas toujours la réalité du personnage, mais c’est au moins la fonction qu’il assume pour ce qu’elle devrait être. Honorable, bien sûr, est en soi la fonction politique, comme toute fonction d’autorité, comme tout exercice légitime du pouvoir de guider et de faire croître.

Il n’y a pas de raisons pour disqualifier plus systématiquement les hommes politiques que, par exemple, les pères de famille, les curés de paroisse, les enseignants, les policiers ou toute espèce d’hommes d’autorité que vous voudrez. C’est l’honneur de l’homme d’être autorité. C’est la vie du monde que l’homme soit autorité. Le monde ne vit que parce que l’homme prend ses responsabilités d’autorité dans et sur le monde.

Bien sûr, nous sommes assez réalistes pour savoir que s’attachent immédiatement à l’exercice de l’autorité et du pouvoir toutes sortes de risques et de dérives : satisfaction dans la médiocrité, laxisme, tyrannie, débauche. Pourquoi ? Parce que, le pouvoir est agréable. C’est normal, puisque être auteur, être autorité, exercer un pouvoir, est un trait propre de l’humanité, un constituant anthropologique : c’est vivre, en somme, donc c’est bon. Respirer, c’est bon, manger, c’est bon, exercer un pouvoir c’est bon : cela fait plaisir.

Le mal en toute chose ordinairement bonne apparaît lorsqu’au lieu de trouver un juste plaisir au fait de vivre, on se met à vivre pour trouver du plaisir. Alors, tout change. C’est très clair pour la gourmandise. Un homme en bonne santé trouve plaisir à manger. Même le moine le plus ascète, s’il n’est ni pervers ni malade, prend plaisir plusieurs fois par jour à se nourrir. Et même - et surtout - si c’est un jour de jeûne et qu’il n’a pour repas unique, qu’un peu de pain et trois olives arrosées d’eau claire, il s’en fera un petit festin. Tandis que la gourmandise, qui consiste à s’évertuer à se procurer des plaisirs par le fait de manger est ignoble et dégoûtante.

Lascif. Ce mot vient du latin, langue dans laquelle il a deux significations. La première est simplement celle de "folâtrer, badiner" : c’est très agréable, de folâtrer et de badiner ! L’autre est : se livrer immodérément à des plaisirs charnels illégitimes. Etre un peu folâtre n’est pas mal du moment qu’on garde le sens de ses responsabilités. Mais si l’on devient cynique, au lieu de trouver du plaisir dans l’exercice de ses responsabilités, on va profiter des possibilités d’avoir du plaisir que procure la situation d’autorité. Alors on tombe dans la débauche. "Débauche", en effet, signifie que l’on quitte son travail. Le débauché démissionne. Rappelez-vous dans l’évangile : Quel est l’intendant avisé que le maître trouvera, à son arrivée, donnant à chacun sa part de blé. Il lui dira : "Bon et fidèle serviteur !" Mais s’il le trouve occupé à boire et à battre ses compagnons, que lui dira-t-il ?

La tentation de la débauche est présente à l’exercice du pouvoir exactement comme elle l’est à toutes les dimensions vitales de l’humanité. Là est, d’ailleurs, le sens des "sept péchés capitaux". En chaque dimension de la vitalité humaine se situe le risque qu’au lieu de trouver légitimement du plaisir à vivre on se mette à passer sa vie à trouver du plaisir. Ce risque est dénoncé tout particulièrement par le Seigneur dans l’évangile au sujet de l’exercice du pouvoir : "Les grands font sentir leur pouvoir." Ils font éprouver leur pouvoir aux hommes pour mieux en ressentir eux-mêmes le plaisir.

Le maître véritable et digne, selon la justice et la vertu qui conviennent aux hommes, est celui qui se conduit à l’inverse. Non pas l’inverse au sens où il refuserait d’avoir du plaisir à gouverner, ce qui ne serait que perversion et ne pourrait donc que faire plus de mal. Mais l’inverse au sens où ce qui est premier pour lui demeure sa responsabilité : le devoir de faire grandir l’autre, de le conduire et de le guider. Ce devoir sera premier pour lui au point que, non seulement, si c’est le cas, il acceptera de se passer de tout plaisir, mais encore, si c’est nécessaire, il renoncera à sa propre vie. Voilà le maître véritable, celui qui s’accomplit dans la transmission de la vie au prix de sa vie.

Le maître véritable nous est révélé de la façon la plus claire et la plus merveilleuse dans le combat de Jacob avec l’ange. Ce récit, mystère inépuisable et toujours plein de lumière, nous reste énigmatique : qu’est-ce que cette histoire de Dieu qui se laisse battre par un homme ? Et qu’est-ce que cette façon de le frapper au "nerf de la cuisse", qui n’est autre qu’un euphémisme biblique pour le membre viril ? Le coup est rude au point que Jacob s’en va boitant. Il boite du membre viril ! Quelle histoire !

Comprenons d’abord que le Maître véritable veut former Jacob à être maître véritable. Celui qui n’est pas encore formé est en quelque sorte sauvage. Avez-vous déjà essayé d’apprivoiser un renard, ou un autre animal vraiment sauvage ? Tout le monde sait que, pour apprivoiser une bête, il faut lui donner à manger. Mais, dans un premier temps, on doit éviter d’apparaître, laisser la nourriture en vue et s’esquiver. Le renard, pour commencer, viendra la chaparder. Il commencera à être apprivoisé quand il cessera de vous voler ce que vous lui donnez. Il le sera vraiment quand il l’acceptera de votre main comme un don. Mais, dans sa patience et dans sa sagesse, le véritable maître doit savoir longtemps laisser celui qu’il poursuit de sa sollicitude prendre ce qu’il veut lui donner, voire user de sainte ruse pour lui donner à croire qu’il s’empare par force de ces biens dont il veut le combler.

En outre, lorsque le disciple prend ce que le maître veut lui donner, c’est, certes, une victoire pour le maître, mais c’est aussi la victoire de celui qui s’est ainsi laissé former. Il n’est donc pas injuste que celui qui est formé éprouve sa formation, aussi, comme une victoire pour lui.

Le combat de Jacob avec l’ange signifie que Dieu, dans sa condescendance infinie et son trop grand amour pour nous, se fait ce maître patient qui passe par où il faut pour que nous nous laissions former, jusqu’à se laisser vaincre par nous. Ni manipulation, ni faux-semblant, l’action de Dieu sur l’homme est un véritable corps à corps avec lui, dans le travail de le former et de le guider, jusqu’à accepter de se laisser de quelque manière dominer par lui pour que, triomphant en la circonstance, il reçoive enfin ce que son créateur a toujours voulu lui donner.

Par là même l’homme, comme Jacob qui reçoit le nom d’Israël, c’est-à-dire "fort contre Dieu", à cette occasion, se trouve frappé au "nerf de la cuisse", autrement dit au membre viril, qui est le symbole du pouvoir et du savoir. Pensez au caducée, au serpent de la couronne des pharaons, au serpent de la Genèse : symboles phalliques du savoir et du pouvoir. Au fait, tout ce que nous avons dit sur le pouvoir est valable aussi pour le savoir, y compris pour ce qui est de la débauche, de la tentation constante de débauche. Car c’est aussi un immense plaisir que de connaître.

Jacob est "frappé au membre viril" justement parce qu’il a véritablement reçu ce que Dieu voulait lui donner : au-delà du pouvoir et du savoir, le renoncement à l’illusion de la toute-puissance et de l’omniscience. Celui qui n’est pas formé est encore "mineur", et il se plaît à se croire tout-puissant. Le majeur, lui, comme Israël, sait qu’il ne l’est pas.

On peut être fier d’être fier. Comme quelqu’un qui, se sentant fort en la situation, est content de se sentir fort : moi je suis fort et fier de l’être, et fier d’en être fier ! Voyez le mythe du surhomme se complaisant à considérer les autres comme inférieurs. Or, si fièrement qu’on soit fier, on l’est encore moins que le nourrisson qui se sent tout-puissant chaque fois que le bon lait chaud vient combler exactement et fastueusement tout son désir. Quelqu’un devient secrétaire d’Etat, quasiment ministre, quoi. Il en conçoit de grosses bouffées de vanité et, se comparant à son beau-frère, si fier d’être devenu directeur commercial de sa société, il le trouve bien dérisoire. Il n’en n’est lui-même qu’encore plus ridicule, évidemment. Etre fier d’être secrétaire d’Etat, ou directeur commercial, ou d’avoir eu un bon point, c’est fondamentalement la même chose : c’est retrouver des sentiments de satisfaction qu’on a éprouvés à l’état de nourrisson, et qu’on ne retrouvera jamais plus aussi forts.

Le majeur, celui qui boite du membre viril, sait qu’il ne fait qu’exercer le pouvoir. Et il est blessé dans cet exercice parce qu’il sait sa vanité, parce qu’il se sait continuellement tenté dans la conscience de son importance, et qu’il est honteux d’être vaniteux. Il sait aussi que son pouvoir est un pouvoir par mandat, et que l’autre, le petit, le sans-grade, mal respecté des hommes, a radicalement la même dignité que lui, qui jouit des honneurs et des égards ; et il est blessé aussi dans cette inégalité des traitements, dans le manque d’estime que le monde a pour ceux qui ne sont pas haut placés dans les hiérarchies sociales. Il est blessé dans l’attente que soit enfin dissipée toute injustice.

En cela Israël est un véritable disciple du Seigneur, c’est pourquoi il est constitué patriarche, auteur du peuple que Dieu s’est choisi parmi les hommes.

Mais c’est l’autorité propre de Dieu, par-dessus tout, que d’annoncer le temps de la solution, le temps de l’accomplissement des promesses. L’Eglise célèbre cette annonce, unique dans l’histoire du monde, au temps de Noël et de l’Epiphanie. Dieu s’est manifesté en son Fils, Jésus, cet homme qui dit, avec l’autorité qui n’appartient absolument qu’à Dieu lui-même : "Maintenant s’accomplissent les promesses." C’est pourquoi tous sont stupéfaits du message de salut qui sort de la bouche de Jésus : si Jésus n’est pas un imposteur, il est Dieu ! Car l’autorité qu’il démontre est celle de Dieu seul, de Dieu en personne.

C’est pourquoi aussi Jésus, lors de son baptême, dit à Jean-Baptiste, selon une traduction du grec qui en recueille toutes les nuances de sens : "Laisse aller, dans cette mesure, c’est de cette façon que nous est signalé d’accomplir parfaitement ce qui est juste." "Dans cette mesure", en grec arti, peut se comprendre comme une limitation à un laps de temps ou comme une restriction de portée, ou encore, comme une musique sur laquelle on pourrait danser.

Son baptême est, pour le Christ, un moment très spécifique d’abaissement : il va prendre sur lui nos péchés, donc il vient recevoir le baptême des pécheurs. C’est ce qui fait réagir Jean-Baptiste. Alors Jésus dit : il faut pourtant vivre ce moment-là, moment bien limité, comme il est là. Ce qui arrive est un moment décisif dans l’aventure de l’humanité. Là nous est livré le secret de l’accomplissement parfait de la justice : c’est le "sens de la mesure", qui consiste à se laisser conduire par Dieu dans la danse de notre vie, au sein de l’aventure humaine. Cette danse comprend des moments plus ou moins agréables, plus ou moins harmonieux. Mais c’est ainsi, à travers tous ces moments, que Dieu accomplit toute justice.

Nous avons besoin que nous soit signalé le fait que nous accomplissons toute justice parce que nous n’avons pas, nous autres hommes, la vue d’ensemble de l’aventure qui nous permettrait d’en développer une compréhension globale cohérente. Ce que nous voyons, en général, manque de cohérence, car, justement, le monde manque d’unité, et l’amour s’y signale surtout par son absence. Mais Jésus vient révéler, à titre de Fils de Dieu - avec l’autorité qui n’appartient qu’à Dieu, mais en position précisément de Fils - que Dieu accomplit toute justice, et que cela nous est signalé par le fait que nous nous laissons aller "dans cette mesure".

La sagesse humaine parfaite, la sagesse évangélique, est d’accepter la vie telle qu’elle nous est donnée parce que nous croyons que Dieu connaît l’histoire et la conduit mystérieusement. Nous voudrions que notre vie se déroule selon l’idée que nous en avons d’avance. Or, notre vie nous arrive telle que Dieu choisit d’en être l’auteur. La sagesse essentielle est de la recevoir telle qu’elle nous arrive, comme la nôtre. La sagesse est de se "laisser aller, dans cette mesure", acceptant en cela l’autorité de Dieu.

Cette sagesse semble parfois impossible à pratiquer. Par exemple, un enfant qui meurt, c’est absolument incompréhensible, inexplicable, injustifiable : cela déconsidère l’histoire du monde, d’un seul coup, définitivement. Pourtant, si cela m’arrive, c’est la vie qui m’est donnée, celle-là et pas une autre, maintenant. Ce qui m’est donné à accomplir, c’est de vivre encore, de choisir la vie à nouveau en refusant encore la mort, autant que possible, dans la situation qui m’est donnée aujourd’hui, dans les joies et dans les peines, dans le bonheur et malgré le malheur.

Si je vis courageusement ce qui m’est donné à vivre, alors je suis vraiment un homme digne de Dieu. Je connais la recherche dramatique de l’unité du monde, cette unité dont l’homme fait l’expérience provisoire dans toute reconnaissance réussie, et j’accepte de prendre ma part dans cette recherche, de parcourir mon passage dans la vie, selon la mesure qui m’est impartie, dans l’espérance du jour où Dieu sera tout en tous.

Et, dès maintenant, je suis héritier du Royaume de Dieu, avec tous les saints, dans le Fils unique.


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